Relations internationales I par Pierre ALLAN
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Xavier GUILLAUME |
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I. Introduction
I.1 Comment obtenir la paix? Conceptions de l’ordre
international
Nous nous
poserons d’abord la question de savoir quelle est la spécificité de la
politique internationale par rapport à la politique nationale d’un Etat? Pour
ce faire nous pouvons déjà mettre en lumière deux éléments. Premièrement, la
guerre est « normale », ou plutôt courante, dans les relations
internationales, c'est-à-dire qu’il y a une légitimité de la guerre.
Deuxièmement, il n’y a pas de sentiment d’appartenance à une communauté qui
serait à proprement parler internationale, le cosmopolitisme n’existe pas.
Ensuite, la
politique internationale est caractérisée par une anarchie, dans son sens
originel, autrement dit il n’existe pas de pouvoir au-dessus d’un autre, alors
que le plan national est caractérisé par la hiérarchie des pouvoirs. En plus,
nous pouvons ajouter que les attitudes à l’égard de nos semblables sont
différentes suivant le plan sur lequel nous nous plaçons. Pour illustrer ceci
nous ferons appel à Thucydide qui nous conte l’oraison funèbre de Périclès à la
fin de la première année de guerre contre les Péloponnésiens:
Notre
constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins;
loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’Etat,
chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité,
notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends
particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois; mais en ce qui
concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en
raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que
sa valeur personnelle; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité
de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté
est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations
quotidiennes la suspicion n’a aucune place; nous ne nous irritons pas contre le
voisin, s’il agit à sa tête; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui,
pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par
le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières; une
crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république; nous
obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à
celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas
codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel.[1]
Et ce que
dirent les Athéniens aux Méliens avant de les défaire:
Vos
plus fermes appuis ne consistent qu’en espérances à longue échéance et les
forces donc vous disposez présentement sont insuffisantes pour vous assurer la
victoire sur celles qui, dès maintenant, vous sont opposées. Ce serait la pire
des imprudences, si après notre départ vous n’adoptiez pas une résolution plus
sage. […] En délibérant sagement, vous éviterez ce malheur et vous conviendrez
qu’il n’y a rien d’infamant à céder à un Etat puissant, dont les propositions
sont pleines de modération, lorsqu’il vous offre de devenir ses alliés et ses
tributaires, en vous laissant la propriété de votre sol. Puisque vous avez le
choix entre la guerre et la sûreté, vous ne prendrez pas le plus mauvais parti.
Ne pas céder à ses égaux, mais se bien comporter avec les forts, user de
modération avec les faibles: voilà les conditions essentielles de la prospérité
d’un Etat […].[2]
Les Méliens
refusèrent les conditions des Athéniens et Thucydide nous raconte laconiquement
qu’une fois les Méliens battus:
[…]
[Les Athéniens] massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavages les
femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l’île où ils envoyèrent ensuite
cinq cents colons.[3]
Quels
enseignements sur la paix pouvons-nous tirer de ces textes? Que pour parvenir à
la paix sur le plan international il faut mettre sur pied ce que l’on a réussi
à faire sur le plan national. Autrement dit, nous avons deux stratégies, en
terme d’institutions sur le plan international, afin d’établir la paix.
Premièrement, nous pourrions mettre en place une hiérarchie, l’ONU en est un
exemple. Deuxièmement, nous pourrions créer un sentiment d’identité mondiale,
le droit international public en est une tentative.
Nous pouvons
développer l’idée ci-dessus, celle de l’instauration de mécanismes de
résolution de conflit, en prenant un exemple historique pertinent. Celui-ci
sera l'après Première Guerre mondiale et les diverses stratégies de l’ordre
international de Versailles. Tout d’abord, quelle était la situation au sortir
de la guerre en 1918-1919? L’armistice est signée le 11 novembre 1918,
l’Allemagne est vaincue, la révolution menace, la Russie est en pleine guerre
civile, le nord industriel de la France est dévasté, la Grande-Bretagne
affaiblie, l’Autriche-Hongrie dissoute et les Etats-Unis apparaissent comme la
première puissance mondiale. Trois stratégies ont été développées pour que le
type de guerre à laquelle on avait assisté ne se reproduise plus. Nous allons
les aborder suivant trois points: la perception de la situation (a), le remède
à apporter (b) et une critique de la stratégie adoptée (c). Ces trois
stratégies peuvent être identifiées à trois personnes différentes, Lloyd George
pour la Grande-Bretagne, Clemenceau pour la France et Wilson pour les
Etats-Unis.
La stratégie
de la Grande-Bretagne prévoit l’établissement d’un ordre « à la
Metternich », autrement dit réintégrer l’Allemagne dans le concert des
nations. Il s’agit là du concept d’équilibre des forces cher à l’Angleterre
commerçante depuis le 19ème siècle. (a) Les Anglais craignent la Russie
bolchevique et la menace qu’elle fait peser sur l’Allemagne en proie à de
graves difficultés. De plus, ils connaissent mieux que quiconque le lien entre
l’économie et la politique. La réintégration de l’Allemagne permettrait non
seulement le redémarrage économique de ce pays, et celui de l’Europe centrale,
mais par la même occasion couperait l’herbe sous les pieds des Spartakistes,
réduisant d’autant les tensions propres à cette région. Enfin l’Angleterre
tirerait économiquement parti du redémarrage allemand étant, avant guerre, l’un
de ses principaux partenaires. La division des classes prédomine l’analyse
anglaise car la Grande-Bretagne entend préserver l’ordre prévalant à la veille
de la Première Guerre mondiale. Il s’agit donc d’une politique conservatrice et
réactionnaire. Que faut-il faire alors? (b) Premièrement, il faut aider
l’Allemagne économiquement, ensuite, il faut intervenir contre les bolcheviques
et tenter de renverser Lénine ou lui créer suffisamment de problèmes.
Troisièmement, il faut recréer la force de l’Allemagne pour qu’elle puisse
s’opposer à l’URSS naissante. (c) Même si la Grande-Bretagne, et d’une certaine
manière les Etats-Unis, ont suivi cette stratégie elle n’a pas été concrétisée
de manière conséquente dans le traité de Versailles car elle postule qu’il peut
y avoir un contrôle sur ce qui se passe à l’intérieur d’un pays. De plus, la
France était contre cette stratégie qui « passait l’éponge » sur la
guerre, de même en Grande-Bretagne des politiciens et les anciens combattants
étaient majoritairement contre et aux Etats-Unis on craignait qu’en payant les
ennemis d’hier, les alliés d’aujourd’hui ne remboursent pas les dettes de
guerre contractées auprès d’eux. Cette stratégie peut être définie comme
réaliste.
La stratégie
française prévoit d’imposer un ordre « à la carthaginoise »,
c'est-à-dire appliquer une politique répressive contre l’Allemagne. (a) Les
Français possèdent un sentiment d’infériorité face aux Allemands à cause de la
guerre de 1870-1871, de la Première Guerre mondiale et des 40 millions de
Français qui ne font guère le poids face à 60 millions d’Allemands. Ils pensent
qu’une nouvelle guerre est inévitable et que le seul moyen d’éviter cette
funeste perspective est d’éliminer le problème allemand en maintenant ce pays
dans une faiblesse suffisante. (b) Les Français, pour ce faire, entérinent ce
principe dans le traité de Versailles en imposant à l’Allemagne une armée quasi
symbolique et des indemnités de guerre faramineuses permettant d’atteindre
l’économie allemande et de faire payer « au Bosch » le déficit
français qui s’élève au 7/8 des dépenses publiques de 1918. (c) Les Anglais
comme les Américains estiment que les Français vont trop loin et, contrairement
à eux, voient l’impasse dans laquelle les mènent cette stratégie sur une longue
période comme l’illustrent leurs propres stratégies. La stratégie française ne
permet pas de résoudre les problèmes de la guerre.
Les
Américains, et surtout le président Wilson, veulent instaurer une sécurité
collective, l’ordre « wilsonien ». (a) Pour Wilson, la Première
Guerre mondiale est le résultat, en particulier, du système d’alliances qui
prévalait à l’aube du conflit. Ce système fit qu’un conflit local dégénéra en
conflit mondial. L’idée qu’il avance dès 1916 est que nul ne peut être neutre
si la paix mondiale est en jeu. (b) Sur cette idée il va créer la Société des
Nations, qui devait être l’endroit où les problèmes internationaux globaux et
locaux devaient être discutés. La Société des Nations est essentiellement un
système anti-agression, c'est-à-dire que toute agression est mise hors-la-loi
et punie. Wilson part du principe que si tout le monde est assuré que
l’agresseur sera puni il n’y aura plus d’agresseurs. La conséquence de ce
principe, d’un point de vue théorique, est la fin des alliances et c’est ce
qu’espérait Wilson. Ce système est un système dogmatique dans le sens où ce
principe est considéré comme toujours vrai. En outre ce système maintient la
société des nations telle qu’elle existait au moment de son établissement. Il
s’agit donc d’une stratégie conservatrice, mais non réactionnaire, comme l’est
la politique d’équilibre des forces britannique. (c) La critique théorique que
nous pouvons apporter à cette stratégie est celle de la théorie de l’action
collective et des biens publics. Cette théorie démontre pourquoi une action
collective ne peut fonctionner car tous les participants ne pensent de toute
façon qu’à leurs intérêts propres. Comme un bien public est public par
définition, il se pose alors la question de son coût, ou plus précisément la
question de savoir qui va payer le coût de ce bien.
Le principe de
la Société des Nations peut fonctionner si tous les Etats se disent que tous
les autres Etats vont réagir à une quelconque agression à leur égard,
c'est-à-dire si tous les Etats possèdent un sentiment de sécurité en regard
d’une possible agression. Or se pose alors la question pour un Etat de savoir,
lorsqu’un autre Etat est agressé, s’il va intervenir militairement pour le
soutenir contre l’Etat agresseur. Si les Etats sont d’accord de bénéficier à
titre personnel de la sécurité collective, ils ne le sont pas quand il s’agit
de payer le coût de cette sécurité; même s’ils sont conscients qu’ils en
seraient tous bénéficiaires. Mais, comme nous l’avons vu, chacun pense à son
intérêt propre. Attardons-nous sur la théorie de l’action collective et des
biens publics, avancée par Paul A. Samuelson et Mancur Olsen. Ils se posent la
question de savoir comment il est possible, dans les conditions avancées plus
haut, de parvenir à la création d’un bien public lorsque personne n’a intérêt à
y participer. Nous avons trois réponses, la première, c’est la force comme
l’illustre l’idée du contrat social de Rousseau: tout le monde doit se
soumettre à un Etat puisque tout le monde en sera le bénéficiaire. Sur le plan
international cette idée est illustrée par les grandes puissances ou par une
puissance hégémonique, comme les Etats-Unis, qui ont pu imposer l’instauration
de la Société des Nations. Nous pouvons aussi donner les exemples des pax sovietica (et americana) et de la multiplication des conflits dans l’ancien
glacis soviétique depuis sa disparition. Le deuxième cas, c’est celui où les
bénéfices obtenus sont commensurables, c'est-à-dire plus grands que les coûts
que chacun doit payer; ceci étant illustré par le travail de groupe.
Troisièmement, il s’agit de créer des biens privés qui sont donnés seulement à ceux
qui contribuent aux biens publics, nous pouvons prendre l’exemple des
associations comme le TCS.
Les résultats
de la confrontation de ces différentes stratégies, de ces différentes visions
fondamentales, furent un compromis boiteux. Nous trouvons dans le traité de
Versailles plusieurs éléments appartenant à chacune de ces stratégies, il n’y a
donc pas eu de volonté générale. Ainsi, l’Allemagne va se sentir injustement
humiliée et haïr le diktat de Versailles; la France, devenue faible, se divise
profondément dans un clivage gauche/droite; la Grande-Bretagne n’est plus la
puissance dominante de l’Europe; l’URSS est occupée par ses problèmes
intérieurs et les Etats-Unis, ne voulant plus être pris dans la fourmilière
européenne, tendent vers l’isolationnisme.
Quelle est la
pertinence actuelle, didactique, de ces observations? Tout d’abord, en terme
historique, les vainqueurs de la guerre n’ont pas réussi à s’accorder sur la
question de savoir si il fallait détruire ou non l’URSS. Ceci n’est pas
explicite dans le traité de Versailles, mais cette idée est le parchemin dont
est fait le traité. D’ailleurs, la reconnaissance de l’URSS par la
Grande-Bretagne n’interviendra qu’en 1924 et en 1933 (!) par les Etats-Unis.
Selon certains historiens nous pouvons trouver les sources de la guerre froide
dans ces années 1918-1919 ainsi que dans le traitement que subit ultérieurement
l’URSS. En terme théorique, nous voyons déjà poindre le conflit idéologique
entre le libéralisme économique des Etats-Unis et le communisme de l’URSS[4].
Deuxièmement, nous assistons à la fin des empires ainsi qu’à celle de l’idée
coloniale en Europe. Il s’agit du début de la prise en charge des peuples par
eux-mêmes illustrée par le principe d’autodétermination. Troisièmement, nous
observons une situation multipolaire avec un pôle prédominant, les Etats-Unis,
qui bien qu’isolationnistes n’en restent pas moins puissants. Finalement, c’est
le début de la sécurité collective au travers de la Société des Nations qui est
le premier pas vers sa quasi universalisation avec l’ONU. En fait, nous
remarquons que la situation internationale des années 20 ressemble beaucoup à
notre situation actuelle.
I.2 Le développement de la discipline des relations
internationales au 20ème siècle
Le début de la
discipline des relations internationales se situe à la fin de la Première
Guerre mondiale, dans les années 20-30. Nous la caractériserons comme étant la
phase idéaliste. L’exemple prééminent de cette phase est la pensée de Wilson
pour qui le conflit, n’ayant pas débouché sur des gains territoriaux majeurs,
illustre l’inutilité de la guerre. La Première Guerre mondiale est une guerre
que personne ne voulait vraiment telle qu’elle a eu lieu. Le courant idéaliste
critique la mauvaise perception qu’on les Etats entre eux, chacun voyant chez
les autres les plus viles intensions. De plus, les dirigeants n’ont pas
suffisamment rendus de comptes à la population qui seule a souffert de la
guerre. Ensuite, ce courant remet en cause la finalité et le fondement du
système des alliances et le type d’organisation militaire et technique qui a
poussé les Etats dans un effet de spirale en raison du système de la
mobilisation. En effet, les analyses de l’époque voulaient que le premier qui
attaque ait un avantage stratégique décisif; ainsi le premier qui mobilisait,
selon les stratèges d’avant guerre, du fait de l’efficacité de ce système grâce
aux chemins de fer, était quasiment sûr de l’emporter. Il y a donc, dans cette
organisation militaire, une tendance forte à l’escalade. Enfin, le courant
idéaliste pense que les tensions sous-jacentes peuvent être éliminées par
l’instauration de démocraties parlementaires, puisque les conflits sont le
choix des élites et des autocraties. Après la Première Guerre mondiale, la
réflexion sur les relations internationales cherche à créer une matière propre.
Cette réflexion se développe essentiellement parmi les puissances
« satisfaites » de la Première Guerre mondiale, à savoir la
Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’idéalisme possède un contenu fortement
normatif, que nous retrouvons dans l’idée que ce conflit doit être le dernier
de ce type, il base son analyse sur la démocratie et l’homme rationnel, car ce
dernier ne veut pas faire une guerre dont il sera la chair à canon de ses
dirigeants. En résumé, l’idéalisme cherche à accomplir le bien-être de
l’humanité.
Le second
courant de la discipline des relations internationales est celui du réalisme,
il se situe pendant la période 1940-1950. Ce retour de manivelle par rapport à
l’idéalisme peut être associé, mais pas seulement, à E. H. Carr et à son livre Twenty years crisis (1939). Carr attaque
l’idéalisme comme étant une utopie se traduisant par la préséance du désir sur
la réalité et des objectifs sur l’analyse critique. Selon lui, il faut analyser
le monde tel qu’il est et non comme il devrait être. Les relations
internationales doivent étudier l’être et non le devoir-être. Il montre les
différents échecs de l’idéalisme comme la Société des Nations, les diverses
tentatives de pacification comme le pacte Briand-Kellogg (1928) ou celui de
Locarno (1925). Il faut revenir à Machiavel qui propose une lecture très
moderne des relations internationales même s’il ne s’intéresse qu’à la figure
du prince. Ainsi, l’histoire n’est qu’une suite de causes et d’effets qu’il faut
comprendre, en outre ce n’est pas la théorie qui induit la pratique mais
l’inverse, de même que la politique n’est pas fonction de l’éthique mais son
contraire puisqu’elle est le reflet des intérêts personnels. Un des
représentants les plus influants de ce courant est Hans Morgenthau qui dans son
Politics among nations (1948) tente
pour la première fois de produire une théorie scientifique des relations
internationales, c'est-à-dire faisant abstraction de la nature humaine. Les
hypothèses de Morgenthau sont les suivantes: premièrement les Etats-Nations
sont les acteurs les plus importants dans les relations internationales, de
plus il faut établir une distinction entre la politique nationale et étrangère,
enfin la politique internationale est une lutte pour les pouvoirs et,
accessoirement, pour la paix ensuite. Pour les réalistes, ce qui est au centre
de la politique internationale c’est la sécurité. En cela,les travaux de
Morgenthau ne sont qu’un reflet de son époque.
Dans le années
50-60, la critique comportementaliste se développe, il s’agit d’un courant des
sciences sociales modernes faisant irruption dans l’étude des relations
internationales. La critique comportementaliste est essentiellement une
critique méthodologique des relations internationales. Un des représentants de
cette critique est David Singer qui introduit l’idée des niveaux d’analyse,
c'est-à-dire de différents types d’explications suivant le plan sur lequel on
se place. Ainsi, pour lui, l’idée de guerre et de paix est à situer en fonction
des images. Il y a trois grandes images, c'est-à-dire des niveaux d’analyse.
Premièrement il y a l’individu puis le plan national et enfin le système
international. L’approche comportementaliste s’est peu à peu diluée dans les
autres approches.
Dans les
années 70 s’est développé le néo-libéralisme avec lequel se sont formés les
concepts de transnationalisme et d’interdépendance. Le néo-libéralisme ne
considère pas que les Etats soient les principaux acteurs des relations
internationales, il y intègre les organisations internationales, les
multinationales ou les ONG. Le néo-libéralisme pense que la low politics, de par la multiplication
des acteurs qu’il affirme, est tout aussi importante dans les relations
internationales que la high politics,
c'est-à-dire les politiques de sécurité et de paix interétatiques. De plus, la
distinction entre la politique nationale et internationale n’est pas aussi
claire et nette, en effet, la politique intérieure peut avoir un impact plus ou
moins important sur la politique extérieure. En résumé, les relations
internationales se font aussi grâce aux facteurs transnationaux, à savoir des
acteurs nationaux non réductibles aux Etats. Enfin, le néo-libéralisme intègre
la notion d’interdépendance, c'est-à-dire une analyse économique des relations
internationales. Afin d’éviter toute mésentente, rappelons que le
néo-libéralisme est un progrès par rapport au réalisme dans les relations
internationales, il s’agit d’une vision généreuse et positive des relations
internationales, qui vise la coopération, la libération des pauvres et la paix.
Dans les
années 80 s’est développé le néo-réalisme qui est une réponse critique au
transnationalisme et à l’interdépendance. Le premier auteur que nous pouvons
considérer comme néo-réaliste est Kenneth Waltz qui dans A theory of international politics (1979) développe une conception
de la politique étrangère cherchant consciemment à se situer constamment au
troisième niveau d’analyse de Singer pour pouvoir expliquer les événements
internationaux. En clair, il est dans la logique du système, et non des
personnes ou des Etats, qu’il y ait des guerres ou la paix. Ce courant cherche
aussi à replacer le réalisme dans l’économie, il s’agit d’apporter un éclairage
réaliste aux phénomènes économiques internationaux. Cette conception des
relations internationales a développé aussi la théorie de la stabilité
hégémonique, c'est-à-dire que la stabilité prévaut lorsque une grande puissance
peut imposer sa conception aux autres, comme c’est le cas pour le modèle des
trente glorieuses où l’on voit les Etats-Unis fonder des institutions
financières internationales de type libéral (les accords de Bretton Woods) afin
de soutenir leur vision idéologique.
A l’heure
actuelle, nous assistons à une assez grande convergence entre le
néo-libéralisme et le néo-réalisme tout en ayant intégré la critique
comportementaliste. En parallèle avec ces grands courants nous avons les
courants néo-marxistes, celle de la « dependencia »
de certains économistes de la CNUCED ou encore celle de l’économie-monde[5].
Ces courants ont tous en commun d’être des approches critiques et radicales.
II. Le réalisme
II.1 Le réalisme classique et ses origines
II.1.1
Origines et précurseurs
L’historiographie
est toujours celle des « vainqueurs », elle est celle du présent
puisqu’on cherche à retrouver les précurseurs a posteriori et donc on élimine
les éléments de désaccord ou de « déviance ». Nous nous reporterons
au premier article de Viotti et Kauppi dans le recueil de texte Relations
internationales I, Realism: The State,
Power, and the Balance of Power.
II.1.2
La pensée de Hans Morgenthau
Dans son
livre, A theory of international
politics: the struggle for power and peace, Morgenthau développe
essentiellement le concept de pouvoir. Toute politique s’inscrit face au
pouvoir, elle vise à le prendre, le garder et l’accroître. Le pouvoir est
toujours le but ultime de toute politique. Le pouvoir c’est le contrôle des
hommes sur la pensée et l’action d’autres hommes. Morgenthau définit une
typologie des Etats suivant les différents objectifs politiques qu’ils
possèdent. Cette typologie est en trois parties. La première est celle des
Etats cherchant le statu quo,
c'est-à-dire la non remise en cause de l’ordre existant. La seconde est celle
des Etats cherchant à accroître leur pouvoir, autrement dit des Etats
pratiquant une politique impérialiste et la troisième est celle des Etats
cherchant le prestige. Cette typologie est à mettre en parallèle avec les trois
formes générales du pouvoirs qui sont le garder, l’accroître et le montrer. La
typologie de Morgenthau utilise la notion de pouvoir dans un sens relatif, elle
manque de rigueur également quant à la définition de ses termes et aux
problèmes de référentiels que pose toute application de cette typologie.
La question
centrale que se pose Morgenthau et avec lui le réalisme classique est celle de
savoir ce qu’est le pouvoir et comment il est possible de le mesurer. Si
Morgenthau ne développe pas beaucoup la première question, il s’attarde plus
sur la seconde. Ainsi, il pense que le pouvoir national est divisible en
plusieurs éléments qui se classent dans deux catégories fondamentales. La
première, la catégorie « stable », regroupe des éléments comme la
géographie ou les ressources naturelles, c'est-à-dire des éléments qui varient
selon le contexte matériel et technique. La seconde catégorie, les éléments dit
« changeants », regroupe des éléments comme la capacité industrielle,
la population, la qualité des diplomates ou la préparation militaire. Il ne
s’agit donc pas d’éléments purement matériels comme précédemment. Nous
remarquons que tous ces éléments caractérisant le pouvoir sont assez flou,
d’autant plus qu’il faut, selon Morgenthau, les ajouter les uns aux autres,
ceci nous posant un grave problème d’incommensurabilité. Il nous prévient aussi
des erreurs communes que l’on peut commettre lorsque l’on cherche à évaluer le
pouvoir. Tout d’abord il ne faut pas traiter le pouvoir comme une notion
absolue, l’analyse devant se situer sur le plan relatif. Deuxièmement, il ne
faut pas considérer le pouvoir comme quelque chose d’acquis et troisièmement il
ne faut pas se concentrer sur une seule composante du pouvoir mais sur la
multidimensionnalité de ce concept.
II.1.3 L’équilibre des forces
Pour
Morgenthau, il y a quatre façons d’obtenir la paix sur le plan international.
Premièrement, si l’opinion public internationale et une certaine morale
l’imposent. Deuxièmement, la paix peut être établie à travers le droit
international. Troisièmement, cette paix peut devenir réalité si on instaure un
gouvernement mondial, c'est-à-dire une puissance hégémonique quasi
« absolue » qui peut imposer ses vues à n’importe qui (coalitions
inclues). Enfin, La paix peut être amenée, ou tout du moins la guerre peut être
limitée, à travers l’équilibre des forces. Seule cette dernière solution paraît
possible pour Morgenthau puisque les autres lui semblent pratiquement
irréalisable et seulement théoriquement possible. Il pense que le concept
d’équilibre des forces provient de la nature même des relations
internationales, à savoir que les différents efforts que produisent les
Etats-Nations se trouvent finalement en concurrence et qu’un équilibre peut
émerger de manière spontanée dans certaines circonstances. Il s’agit à la fois
d’une position réaliste, par sa prise en compte de la nature de l’homme, et
moraliste, par sa considération pour l’instauration de la paix.
Mais qu’est-ce
que l’équilibre des forces? Morgenthau en donne plusieurs définitions. La
terminologie d’équilibre des forces décrit donc différentes choses que nous
pourrions classifier en différents niveaux. Tout d’abord nous avons le niveau
théorique systémique pour qui l’équilibre des forces décrit un état dans lequel
le pouvoir est redistribué de manière plus ou moins égale entre les différents
pôles du système international. Ensuite, nous trouvons le niveau théorique
national pour qui l’équilibre des forces est une politique particulière, la
politique de l’équilibre des forces, c'est-à-dire une politique que suivent les
Etats pour obtenir précisément cet équilibre. Il faut établir une distinction
fondamentale entre ces deux niveau car le premier se situe sur le plan du
système international alors que le second se situe sur le plan de la politique
intraétatique. Enfin, il y a le niveau théorique
« historiographique » où la terminologie d’équilibre des forces est
utilisée simplement pour décrire une situation d’équilibre ou de déséquilibre.
Quelles sont
les différentes méthodes pour réaliser cet équilibre?
1. Il y a
le fameux adage: « il faut diviser pour régner »;
2. Les
différents systèmes de compensation comme la réalisation d’un équilibre au
dépend d’un tiers (la Pologne du 18ème siècle par exemple);
3. La
politique d’armement;
4. Les
alliances;
5. Le
balancier, à savoir une puissance qui dans sa politique introduit explicitement
la volonté de préserver l’équilibre des forces dans le système international;
L’équilibre
des forces a permit, entre 1815 et 1914, d’éviter des conflits d’envergure
entre les grandes puissances, à l’exception peut-être de la guerre
franco-prussienne de 1870-71. Pour arriver à cet état des choses, les
différentes méthodes évoquées plus faut ont été mises en oeuvre mais les
quatrième et cinquième l’on été plus particulièrement. Ainsi, au 19ème siècle,
tout essai, toute tentative hégémonique, pour modifier les rapports de force se
voyait rapidement contrecarrée par une coalition défensive contre cette (ces)
puissance(s) offensive(s). En effet, selon le concept de la rationalité des
acteurs, ici les Etats-Nations, et si chaque puissance est plus ou moins
comparable, chacun va tendre vers la recherche de l’équilibre des forces par
différents moyens. C’est pourquoi le 19ème siècle est une suite de flux et de
reflux d’alliances et de coalitions défensives sur le plan international. Et à
la question de savoir pourquoi les différents Etats veulent assurer un
équilibre nous pouvons répondre qu’ils veulent simplement assurer leur propre
sécurité et non appliquer une idée d’équilibre international[6].
Que pouvons retirer de l’analyse de ce modèle? Tout d’abord, l’objectif du
système de l’équilibre des forces est celui de la préservations de ce système
entre les grandes puissances et elles seules. Deuxièmement, il s’agit avant
tout d’un système purement opératoire et donc amoral.
Quelles sont
les conditions pour obtenir cet équilibre des forces?
A. Il
faut un nombre substantiel d’Etats de puissance comparable (mulitpolarité), à
savoir 5 ou plus dans l’idéal;
B. Il
faut un contrôle des autres et de l’évolution de la situation par des moyens
externes comme les alliances;
C. Il
faut que la plupart des Etats soient en faveur du statu quo;
D. Il
faut posséder une volonté de changer rapidement d’alliance si cela devient
nécessaire (alliances flexibles);
E. Il
faut que les puissances du « statu
quo » soient prêtent à faire la guerre pour maintenir le système
international;
Quelles sont
les modifications qui eurent lieu à la fin du 19ème siècle et qui firent que le
système de l’équilibre des forces ne marcha plus au 20ème? Tout d’abord il y a
eu des changements de nature technologique ce qui posa des problèmes avec les
conditions B et C évoquées plus haut. En effet, dans le premier cas, les
changements technologiques se font à des vitesses différentes parmi les grandes
puissances ce qui induit que l’ancien contrôle externe par les alliances put
être remplacé par un contrôle interne comme l’accroissement de la puissance
militaire. Il s’agit de l’exemple de l’Allemagne durant la période qui s’étend
de 1871 à 1914. Les modifications de la condition C découlent de ce qui vient d’être
évoqué car l’augmentation de la puissance de certains Etats les poussent à
remettre en cause la condition du statu
quo. Ensuite, nous pouvons montrer les effets du nationalisme sur les
conditions C et D. L’exemple type de modifications apportées sur la condition C
par le nationalisme est le cas de l’Autriche-Hongrie dont les nationalismes
provoquent des tendances centrifuges que cet Etat était prêt à contrôler en
éliminant les facteurs déstabilisants intérieurs et extérieurs comme la Serbie
qui se faisait la championne d’une propagande panslave. En ce qui concerne la
condition D nous pouvons évoquer l’antagonisme franco-allemand sur l’Alsace et
la Lorraine qui illustre qu’il y a des limitations à la flexibilité du système
des alliances. Enfin, il y a les effets de la démocratie; ils touchent
essentiellement la condition E. Pour illustrer ceci nous pouvons citer
l’exemple de la Grande-Bretagne et des difficultés que connu son gouvernement à
expliquer à sa population les changements permanents d’alliances et la
politique cynique de l’équilibre des forces. En effet, nous voyons que la
politique britannique de cette période est des plus ambiguës et qu’elle manque
de clarté comme sur la possibilité de violation de la neutralité belge par
l’Allemagne.
Tout ce que
nous venons d’évoquer a pour conséquence la rigidification des alliances, ceci
allant à l’encontre même du principe d’équilibre des forces. De plus, cette
rigidification est renforcée par les différentes crises qui se produisent entre
1900 et 1910 comme les deux crises marocaines de 1905 et 1911 et la crise
bosniaque de 1908-09. Nous sommes à ce moment dans la situation fondamentale
établie par les réalistes comme étant le dilemme de la sécurité, c'est-à-dire
que tout effort consacré pour accroître sa sécurité peut être vu par les autres
comme un accroissement de leur propre insécurité. Nous pouvons nous poser dès
lors la question suivante: comment est-il possible de développer sa propre
sécurité sans augmenter l’insécurité des autres?
Il y a
plusieurs stratégies qu’un Etat peut suivre pour augmenter sa sécurité:
1. Le
développement de ses propres forces (contrôle interne);
2. Le
développement d’alliances avec d’autres Etats (contrôle externe);
3. Diviser
ses ennemis par divers moyens comme la propagande;
4. Le
recours à des organisations internationales;
Les points 1,
2 et 4 peuvent provoquer des sentiments d’insécurité chez les autres. Ainsi,
pour le premier et le second point, les autres Etats peuvent se poser la
question de savoir pourquoi un Etat développe sa capacité militaire ou cherche
à s’allier avec un autre. Un exemple actuel qui pourrait illustrer le quatrième
point serait l’extension prévue de l’OTAN vers les pays de l’est et les
inquiétudes russes. En conclusion nous pouvons dire que le dilemme de la sécurité
nous apprend qu’un Etat ne peut assurer sa sécurité sans penser aux effets que
cela peut provoquer chez les autres.
II.1.4 Critique
Les critiques
que nous pouvons apporter à la pensée de Morgenthau sont la faiblesse de sa
typologie, par sa terminologie peut rigoureuse en autre, et celle de sa mesure
du pouvoir qui n’est ni opératoire ni rigoureuse.
La critique
que nous pourrions apporter au concept d’équilibre des forces est qu’il s’agit
d’un concept incertain car il n’existe pas de méthodes sûres pour mesurer cet
équilibre. De plus, ce concept se base sur une idée rationaliste et froide des
choses. Enfin, l’équilibre des forces butte sur le fait que chacun cherche
plutôt sa sécurité maximale (dilemme de la sécurité). L’équilibre des forces
requiert une culture de cet équilibre et elle existait au temps de la
diplomatie et des hommes d’Etat du 19ème siècle.
II.2 Le néo-réalisme
Le
néo-réalisme est une vision inter-étatique et non inter-nationale (dans son
sens libéral). Kenneth Waltz dans A
theory of international politics (1979) tente de dépasser les critiques que
l’on pouvait faire sur Morgenthau et d’épurer la théorie réaliste en
recherchant son « essence ». Il propose une théorie du système
international et veut rester à ce niveau d’analyse car il est le seul moyen de
compréhension des actions des acteurs qui sont des membres de ce système. Ce
dernier impose des contraintes déterminantes aux actions et en ce sens Waltz ne
possède aucunement une vision holiste des relations internationales. La seule
donnée ayant de l’importance est le système, les autres facteurs comme la
religion, la psychologie, la politique intérieure, l’économie dans une certaine
mesure sont secondaires. Pour Waltz, l’essence des relations internationales se
situe dans l’anarchie, c'est-à-dire dans l’absence d’ordre car il n’y a pas de
puissance hiérarchique se situant au-dessus des autres. De plus, il estime que
cette situation anarchique des relations internationales oblige les Etats a
développé des positions réalistes. La théorie de Waltz est révolutionnaire par
l’élimination nécessaire d’un certain nombre de facteurs pour permettre le
développement d’une théorie générale des relations internationales.
Par contre,
Waltz est contre le réductionnisme dont la base d’analyse se situe au niveau
des unités et insiste sur les caractéristiques et le comportement de ces
unités, comme la caractérisation des régimes (islamiste, démocratique,
oligarchique, etc.), pour expliquer les relations internationales. Pour Waltz,
au contraire, la politique extérieure des Etats n’est pas l’élément le plus
important dans l’explication des relations internationales. Ainsi, pour les
réductionnistes, le système international est la somme des Etats, de leurs
décisions et de leurs interactions. Le niveau d’analyse se situe donc au niveau
de la 2e image de l’analyse des relations internationales, à savoir les
Etats-Nations. Cette vision est celle d’une perception « par le bas »
du système international, autrement dit depuis le niveau dans lequel on se situe.
Waltz, au contraire, établit une distinction entre la politique extérieure et
le système international puisque, selon lui, un ensemble de facteurs
interviennent entre les objectifs des Etats (qui sont changeants) et les
résultats de la politique étrangère de ceux-ci (qui sont stables). Il y a donc
un élément extérieur qui intervient entre les deux moments évoqués et cela
permet au système international de rester stable, la disparition des Etats
suite à un conflit interétatique étant très rare, et Waltz de remarquer que
l’ont peut observer une certaine permanence dans les relations internationales.
Waltz soutient
donc une perspective systémique, autrement dit une vision partant du système, à
savoir l’ensemble du système international qui impose une certaine manière d’être
et d’agir aux unités du système par ses aspects contraignants et façonnants. Le
système international est donc une structure qui s’impose à ses unités, nous
nous situons dès lors au niveau de la 3e image du système international, à
savoir une vision « par le haut ». Waltz estime que l’étude des
relations internationales s’est trop concentrée dans celle des politiques
extérieures des Etats avec pour conséquence une multiplicité des théories du
fait qu’à chaque nouveau conflit une nouvelle configuration des causes est à
chaque fois établie. Il s’agit donc de résoudre le problème de la construction
des théories des relations internationales actuelles en évitant de construire
une histoire des relations internationales qui ne résout rien. Pour obtenir
aspect pratique et de là avoir la volonté de parvenir à empêcher des conflits,
il faut, selon Waltz, construire une théorie des relations internationales
seule capable de servir de base à la construction d’une éthique pratique. Il
s’agit donc de développer une théorie des relations internationales faisant
état des régularités du système. Mais pourquoi utiliser le systémisme? Car
l’utilisation de la structure lui permet d’intégrer les régularités dans une
théorie et parce que la structure se forme de trois éléments essentiels:
1. Le
principe d’arrangement, c'est-à-dire la hiérarchie au niveau interne et
l’anarchie au niveau international. En cela, la théorie de Waltz s’inspire
directement de la microéconomie. Il y a en effet une analogie entre les
concepts microéconomiques d’homo
economicus, à savoir la rationalité de l’homme consommateur et producteur,
la recherche de son propre intérêt, et de marché qui naît spontanément de
l’interaction des différents agents économiques[7],
et les concepts appartenant au système politique international comme le self-help, autrement dit le fait que
chacun ne peut compter que sur soi-même et ses propres forces, et l’idée de la
survie d’abord, c'est-à-dire que les Etats cherchent en premier lieu leur
survie et non pas le pouvoir comme le pensait Morgenthau. Ainsi, le système
politique international est un système où chacun s’aide soi-même, chacun étant
seul, et comme dans le système économique, chacun en cherchant à survivre
définit le système international (le marché). Le processus pour aboutir à ce
résultat est la sélection darwinienne, le fameux « struggle for life,
survival of the fittest », mais aussi les théories malthusiennes, qui
permettent de faire l’économie d’une rationalité raffinée en instituant que la
rationalité apparaît par imitation chez les Etats qui suivent ceux qui
réussissent le mieux et qui sont par définition rationnels;
2. Les
caractéristiques des unités, les Etats, sont des dérivés, des conséquences de
la structure. Les Etats sont souverains car ils appartiennent à un système de self-help. En généralisant nous pouvons
dire qu’ils assurent tous la même fonction, autrement dit il n’y a pas de
différenciation entre les Etats. Le système international socialise les Etats,
c'est-à-dire qu’il induit un processus par lequel il transforme ses membres
afin qu’ils deviennent semblables à lui. Par imitation, les Etats sont
rationnels et tendent au respect des moeurs et des règles du système, comme
peut l’illustrer l’intégration de l’URSS au système international après la
Révolution bolchevique, malgré son idéologie impérialiste et révolutionnaire[8];
3. La
distribution des ressources à l’intérieur du système est envisagée en terme de
pôles ou de grandes puissances. Waltz distingue donc entre le système
unipolaire, sur lequel il ne s’étend pas trop car ce qui se passe à l’intérieur
de celui-ci est déterminant pour le système ceci allant l’encontre des ses
prédicats, le système bipolaire et multipolaire[9].
A partir de
ces trois éléments, nous pouvons déduire des régularités dans le comportement
des Etats à l’intérieur du système:
1. La
guerre est un phénomène normal du fait du self-help;
2. Il y
a, à la fois, indépendance de la politique internationale et interdépendance de
la politique nationale des unités du système car la structure internationale
limite la coopération en raison du dilemme de la sécurité, avec la question du
gain relatif, et de la sécurité même qui pose une limite à l’interdépendance
acceptable;
3. Comme
chaque Etat ne se préoccupe que de lui-même, personne ne peut se préoccuper du
changement de la structure;
4. Le
système anarchique possède ses vertus propres. Ainsi, la force pouvant être
utilisée les manipulations peuvent être limitées, les demandes modérées et la
recherche de solutions diplomatiques encouragées. La Realpolitik ou raison
d’Etat est l’élément de base de la vision systémique de Waltz. Les prédicats de
la Realpolitik sont que les Etats possèdent des intérêts (la survie en premier
lieu et d’autres dépendant des circonstances), subissent des contraintes dues
au système international et sont rationnels dans leurs démarches. Ceci posé,
nous pouvons mesurer le succès d’une politique en mesurant la préservation et
le renforcement de l’Etat;
5. L’équilibre
des forces. Il nécessite deux conditions soit l’anarchie du système et la volonté
de survie des Etats au sein du système. Notons que cet équilibre peut tout à
fait se produire en l’absence d’intention de l’obtenir, c'est-à-dire qu’il peut
intervenir automatiquement comme c’est le cas actuellement en Afghanistan. Cet
équilibre est produit par deux moyens, l’un interne l’autre externe;
6. Waltz
est contre la vision conventionnelle voulant qu’un système multipolaire soit
plus stable qu’un système bipolaire. Le premier offre une flexibilité
permettant, par sa rapidité intrinsèque, de rétablir l’équilibre et ce d’autant
plus si un Etat dit « balancier » choisi de suivre une politique
d’équilibre des forces. Mais pour Waltz, la flexibilité a pour conséquence une
augmentation de l’incertitude et de la possibilité de faire un mauvais calcul.
La bipolarité permet, au contraire, une baisse de l’incertitude et un maintien
du statu quo voulu naturellement par
les deux grandes puissances antagonistes. S’il existe plus de risques de
conflits dans un monde multipolaire, les conséquences d’un conflit dans le
monde bipolaire seront beaucoup plus graves.
II.3 Comment faire une analyse de Realpolitik
Nous allons
prendre l’exemple de l’article de Thomas Christensen, Chinese Realpolitik, et garder en mémoire les régularités évoquées
ainsi que l’identification de la Realpolitik faite plus haut. Christensen part
de sa propre conception réaliste qu’il dit retrouver dans la politique
extérieure chinoise actuelle. Selon lui, les conceptions des hommes d’Etat
chinois sont tout à fait réaliste dans le sens classique du terme. Christensen
montre toute une série d’analyse pouvant être tirée du dilemme de la sécurité
propre à la Chine:
1. Les
suspicions résultants de ce dilemme font que la Chine possède des perceptions,
des attentes et procède à des extrapolations qui vont dans le sens d’une hausse
de l’insécurité chez les autres;
2. L’attitude
chinoise à l’égard du Japon est fonction à la fois, Christensen tenant à cette
distinction, de conceptions réalistes et historiques. A travers des moyens
internes, la Chine cherche à « balancer » (balancing) la menace du Japon dans la région pour trouver un
équilibre des forces. Elle procède de la même manière à l’encontre des
Etats-Unis et de la Russie. La deuxième composante de l’analyse de ces
relations sino-japonaises est l’histoire. Celle-ci s’éloigne de la conception
néo-réaliste mais est souvent utilisée dans les études réalistes. La Chine,
donc, garde en mémoire l’occupation japonaise durant les différentes guerres
qui eurent lieu entre les deux pays et plus particulièrement celle des années
30 et 40. Cette dernière est bien plus présente dans les esprits chinois que ne
l’est la guerre de Corée. Ce sont ces raisons historiques qui font que la
menace japonaise est perçue comme plus importante que celle des Etats-Unis
alors que ce dernier pays est objectivement tout aussi puissant militairement
dans cette région que le Japon si ce n’est plus;
3. Christensen
note aussi l’importance de Taiwan dans la politique extérieure de la Chine.
Celle-ci s’oppose à une indépendance de
jure de Taiwan, même si cette indépendance existe de facto. Encore une fois, l’attitude de la Chine vis-à-vis de son
voisin est fonction de la conception réaliste et de l’histoire. A première vue,
selon Christensen, une analyse purement réaliste aurait peine à expliquer cette
volonté de réunification. Cependant, M. Allan n’est pas d’accord. Ce dernier
estime que la conception de l’intérêt national, que nous trouvons dans le
réalisme, explique cette volonté. En effet, l’intérêt national tend à la
préservation de l’unité nationale et l’intégrité territoriale. D’un point de
vue historique, et là l’argumentation de Christensen se situe au niveau des
unités, le nationalisme chinois justifie cette volonté de réunification car,
selon lui, le parti communiste chinois ayant perdu toute justification
idéologie s’est « réfugié » dans la justification nationaliste;
4.
Enfin, Christensen analyse la politique des Etats-Unis dans
la région qui est de rester au Japon, à la fois pour être présent dans cette
région et pour maîtriser le Japon, et de ne pas soutenir l’indépendance, tout
du moins de jure, de Taiwan.
II.4 Structure du système international, la fin de la guerre
froide, notre avenir et la paix
Nous allons
prendre comme exemple l’analyse néo-réaliste de Mearsheimer faite en 1990 sur
l’avenir de l’Europe. Le scénario de base de son analyse est la fin complète de
la guerre froide et le retrait total des forces américaines et soviétiques de
l’Europe. Il rappelle qu’une dissolution de l’URSS serait dangereuse et un
grand facteur de déstabilisation. Les conséquences de cette situation seraient
une hausse des crises majeures et des probabilités de guerre et ceci pour
plusieurs raisons. Premièrement, le système multipolaire est moins stable car
il y a une augmentation des dyades[10],
les relations entre deux Etats dans le système international, conflictuelles,
des asymétries de pouvoirs possibles et de la probabilité de mauvais calculs
des intensions et du pouvoir. Deuxièmement, il y a un changement de la nature
de la puissance militaire et Mearsheimer en propose quatre scénarii axés sur la
dissuasion nucléaire:
1. Une
Europe dénucléarisée. Il ne l’envisage pas car cela serait déjà peu plausible
et de toute manière dangereux car la dissuasion nucléaire stabilise les
relations internationales[11];
2. Un statu quo. Mais cela provoquerait chez
nombre de pays, comme l’Allemagne ou les pays de l’Est, une réaction d’escalade
vers la nucléarisation de leurs pays, c'est-à-dire de prendre des mesures
internes contre la menace des autres Etats possédant l’arme nucléaire;
3. Une
prolifération mal gérée. Elle provoquerait une augmentation de la possibilité
de conflits en Europe;
4. Une
prolifération bien gérée doublée d’une politique d’équilibre des forces menées
par certains Etats. Telle est la solution que Mearsheimer nous propose. Il
s’agit pour lui de nucléariser l’Allemagne et que les Etats-Unis, ainsi que la
Grande-Bretagne, par leur position excentrée face à l’Europe, jouent ce rôle de
l’équilibre des forces.
Le
raisonnement de Mearsheimer tient au fait qu’il considère l’arme nucléaire
comme stabilisante et que l’Allemagne cherche à assurer sa sécurité. La grande
critique que nous pouvons faire à Mearsheimer, et que les institutionalistes
lui font, est que le statu quo, au
travers d’organisations comme l’OTAN, est tout à fait envisageable.
II.5 Ethique et critique du réalisme
Il nous faut
distinguer l’éthique de la science même si elles sont liées à un certain niveau
d’analyse. Nous traiterons d’abord de l’éthique puis de la critique du réalisme
classique.
Le réalisme
présuppose une anthropologie conservatrice et pessimiste, il présuppose que les
hommes et les Etats sont mauvais. Morgenthau insiste sur ce qui importe sur le
plan international c'est-à-dire la sécurité et la survie de l’Etat. Sa vision
« idyllique » des relations internationales est celle de l’Europe du
19e siècle quand il y avait un « concert des Nations ». Mais à quoi
était-il dû? Premièrement, les aristocrates avaient le contrôle de la politique
internationale. Deuxièmement, on peut parler à cette époque de société
internationale, les Etats acceptant certaines normes
« universelles ». Or, au 20e siècle, se produit des changements comme
la démocratie et son influence sur la politique internationale ainsi que le
passage de normes « internationales » à des normes nationales.
C’est pourquoi
Morgenthau pense nécessaire une morale dans les relations internationales. Il
est contre, par exemple, la justification morale de la politique étrangère, ce
qu’il appelle l’« idéologie éthique », c'est-à-dire que derrière des
principes moraux se cachent des intérêts particuliers. Il condamne aussi
l’absolutisme moral, ce qu’il appelle le « sentimentalisme », car il
obscurcit la nature du politique et se concentre sur une seule valeur morale au
détriment des autres. En revanche, il est pour l’« intérêt national »
qu’on peut définir en terme mesuré comme la sécurité nationale, à savoir la
préservation de l’intégrité et des institutions nationales. Et ceci pour deux
raisons au moins. Premièrement, il y a une obligation morale de protéger ses
citoyens. Comme la société internationale est toujours en conflit et en
concurrence, un acte d’altruisme international se ferait au dépens de ses
propres citoyens. Deuxièmement, si chacun poursuit son intérêt national alors,
par l’équilibre des forces, on atteindre l’ordre pour tous, la stabilité,
c'est-à-dire une situation sans conflits armés importants. Morgenthau nous
propose donc une éthique de la responsabilité, de la « raison
d’Etat », c'est-à-dire pour l’Etat et ses citoyens. Les dirigeants devant
être bons si possible et méchants si nécessaire.
La critique
principale que nous pouvons apporter au réalisme est qu’il contribue à
perpétuer par ses modes de pensée le système, même si l’intention est de le
changer. Maintenant nous allons nous appliquer à apporter une critique de la
conception néo-réaliste et cela sur cinq points:
1. La
conception de Waltz est statique et ne se pose pas la question de savoir
qu’est-ce qui provoque des changements de système, comment ils se produisent ou
comment il est possible de changer le système;
2. Pour
Waltz, les caractéristiques des unités résultent du système international,
c'est-à-dire qu’elles sont fonction du système. Mais, ces caractéristiques
peuvent très bien être fonction des unités elles-mêmes comme l’illustre
l’exemple historique du passage de la féodalité à la modernité où l’on voit
bien que la nature même du monde féodal est fondamentalement différent de celui
du monde moderne;
3. L’idée
de fongibilité des ressources est très importante pour les néo-réalistes. Il
pense que le pouvoir militaire, le plus important de tous, est transférable
dans d'autres domaines comme l’économie. Mais un problème se pose, comment se
fait-il alors que les plus puissants ne l’emporte pas toujours comme le montre
les exemples du Viêt-nam ou de l’Afghanistan? Deux lignes de défense
principales permetteraient d’expliquer cela:
(a) Le
processus de conversion. Les puissants ont perdus par leur incompétence, par
mauvais calcul, de par la difficulté de convertir des ressources de pouvoir
dans des influences;
(b) L’asymétrie
des motivations. Le plus faible est souvent le plus motivé car l’objet de la
dispute est plus important pour lui, parfois vital, que pour le fort;
La critique principale que l’on peut faire au néo-réalisme
est que les ressources sont difficilement transposables d’un domaine (issue) en un autre;
4. L’intérêt
national tel que le définit Waltz, est-ce la sécurité ou la domination? Il ne
nous dit rien des politiques extérieures au sein du système. Ceci illustre la
force et la faiblesse du systémisme, à savoir une théorie simple mais qui perd
de sa force au moment des prédictions et c’est la cinquième critique;
5. Les
prévisions sont limités à la nature du système plutôt que sur les événements;
Finalement,
nous pouvons donner les points positifs du réalisme. Tout d’abord, nous pouvons
noter la pertinence du réalisme, ne montre-t-il pas le monde tel qu’il est?
Deuxièmement, cette théorie est d’une grande simplicité et, troisièmement, elle
permet, par sa simplicité, l’« armchair
analysis », autrement dit il n’y a pas besoin d’être un spécialiste
dans un domaine pour déduire les motivations, les raisons ou les causes
d’événements.
III. Analyse de la prise de décisions
L’analyse de
la prise de décision s’intéresse à la manière dont les décisions sont prises et
va même au-delà en cherchant à prévoir les actions des acteurs, c'est-à-dire
une analyse de leur marge de manoeuvre.
III.1 L’étude de la politique étrangère
L’analyse de
la politique étrangère va au-delà de l’analyse de la prise de décision en raison
de la prise en compte de la situation géopolitique. Nous allons développer
cette étude selon trois principaux modes de prise de décision, soit la décision
rationnelle, la décision stratégique et la décision cognitive. Ces trois
analyses de la prise de décision mettent l’accent sur l’individu. Enfin, nous
étudierons les décisions organisationnelles et bureaucratique qui mettent
plutôt l’accent sur une approche institutionnelle des relations
internationales.
La question de
l’analyse de la prise de décision est celle de l’argument pragmatique, de
l’action, de l’acteur. Les néoréalistes, par exemple, ne font que constater,
ils ne disent pas grand chose de l’agir et de l’action. Il s’agit là, d’une
problématique soulevée par Waltz, en effet, si nous cherchons une théorie
générale de la politique étrangère des Etats, nous constatons que nous ne
pouvons avoir une approche scientifique de la politique étrangère, autrement
dit qu’il n’est pas possible de développer une théorie générale. C’est pourquoi
Waltz choisit de développer une vision systémique. Notons, toutefois, qu’il
s’agit là d’une approche pessimiste des possibilités offertes dans ce domaine.
Le mode de
prise de décision requiert beaucoup de données sur les Etats et les individus.
Ainsi, beaucoup de variables doivent être considérées et un grand nombre de
données recueillies. De plus, ces dernières ne sont pas toujours, pour ne pas
dire le plus souvent, à disposition. Parallèlement à ce phénomène, il y a, au
contraire, une surabondance de données. La question essentielle devenant donc
celle de savoir quel poids donner à ces différentes informations.
III.2 Décision rationnelle: la crise des missiles de Cuba
Le cours
d’économie politique, dans son approche microéconomique, est un cours de
décision rationnelle comme le montre la description des éléments fondateurs
d’une décision rationnelle:
a Il
faut définir les buts et les objectifs. Ce sont des variables indépendantes et
explicatives, ils sont présupposés. Le qualificatif de rationnel ne s’utilise
pas pour les objectifs, ceux-ci possèdent une rationalité interne qui leur est
propre;
b Il
faut définir les moyens, les instruments, les alternatives qui se présentent et
auxquels on peut avoir recours;
c Il
faut évaluer les conséquences de l’utilisation de ces moyens et instruments.
La décision
rationnelle fait correspondre les moyens, en pensant aux conséquences, aux
buts. L’analyse rationnelle est une analyse de la relation entre les moyens et
les fins. En pratique, la décision de choisir des moyens, dont les conséquences
ont été prévues, doit nous amener le plus proche possible de nos objectifs. Il
s’agit d’une analyse coûts/bénéfices avec un examen des alternatives possibles.
La rationalité
présuppose-t-elle une information parfaite? Non, les acteurs peuvent s’arrêter,
dans leur analyse, aux conséquences qu’ils prévoient. Mais, une prise de
décision rationnelle ne signifie pas forcément que les conséquences en seront
bénéfiques. Nous pourrions dire que l’un des signes d’une décision non
rationnelle est la non utilisation des informations mises à disposition.
Comment peut-on constater empiriquement qu’une décision a été rationnelle?
·
L’intégration et la synthèse des objectifs et des moyens,
c'est-à-dire un calcul coûts/bénéfices explicite pour les valeurs données;
·
Il faut montrer que les Etats considèrent les différents
moyens qui s’offrent à eux;
·
Il faut analyser et évaluer les conséquences;
·
La décision rationnelle, si une nouvelle information nous
parvient, doit pouvoir intégrer cette dernière dans le processus de décision.
Il s’agit du processus d’apprentissage.
Nous ne
pouvons pas parler de décision rationnelle quand:
·
Au sein de l’explication de la décision se trouve une autre
variable que celles que nous devons considérer comme fonction des acteurs;
·
Au sein de l’explication de la décision nous faisons
intervenir des forces agissant à l’insu de l’acteur.
Une autre
question est celle de savoir si nous pouvons parler de rationalité lorsque ce
n’est pas un individu mais un groupe qui prend une décision. Une décision en groupe,
pour qu’elle soit définie comme rationnelle, doit être prise comme si elle
l’avait été par individus, c'est-à-dire du moment que les objectifs publics ont
été clairement établis, les moyens choisis et les conséquences discutées.
La crise des missiles de Cuba
Nous allons
pratiquer une analyse de décision rationnelle dans le cadre de la crise des
missiles de Cuba qui eu lieu en octobre 1962. En connaissant les informations à
disposition des Etats-Unis comment pouvons nous analyser si la décision prise a
été rationnelle?
Premièrement,
il s’agit d’évaluer les objectifs des Etats-Unis, nous pouvons les réduire à la
sécurité nationale, à la défense des intérêts internationaux. Ensuite nous
devons évaluer les moyens et leurs conséquences.
|
Moyens |
Conséquences |
|
1. Ne rien faire |
+
empêche l’escalade -
équilibre stratégique -
perte de crédibilité |
|
2. Pressions
diplomatiques |
+
négociation -
les missiles deviennent opérationnels -
perte de crédibilité |
|
3. Approche
secrète de Fidel Castro |
+
séparer Fidel Castro de l’URSS -
URSS décideur, pas Fidel Castro |
|
4. Invasion |
+
éliminer les missiles +
éliminer Fidel Castro -
affrontement direct avec l’URSS -
réaction de l’URSS (Berlin?) |
|
5. Attaque
aérienne « chirurgicale » |
+
réponse efficace, ferme et limitée -
faisabilité? -
pertes soviétiques, réaction de l’URSS -
« Pearl Harbor in
reverse » (B. Kennedy) |
|
6. Blocus |
+
réponse intermédiaire -
missiles en place restent |
Finalement,
nous voyons bien que le choix optimal était celui du blocus et des menaces.
III.3 Décision stratégique: théories des jeux; négociation
et dissuasion
Nous utilisons
ce type d’analyse lorsqu’il y a interdépendance et interaction entre les
acteurs. Comment est-il possible de faire ce type d’analyse, que doit-on
postuler?
La réponse,
statistiquement et normativement, est que l’autre acteur est rationnel, il
cherche à atteindre ses objectifs. Le postulat de rationalité est essentiel car
il s'agit du mode de décision que les acteurs s’attribuent entre eux. Le
réalisme présuppose que les Etats vont s’occuper de leurs propres intérêts. La
théorie des jeux est une analyse de la rationalité, un développement du concept
de rationalité dans certaines circonstances. Elle n’a aucune prétention d’un
discours sur la rationalité et n’est à considérer que comme une illustration
des faits et non une explication.
Procédons, à
titre d’exemple, à une analyse des relations internationales, du point de vue
des Etats-Unis, entre les Etats-Unis et la Russie sur la problématique du
désarmement. Nous pouvons établir un tableau, reflétant deux préférences
américaines (a et b) comme suit:

Nous partons
du principe que la variable explicative est le comportement et que ce qui est
expliqué est la décision. De plus, nous prendrons comme convention que le pire
est représenté par le chiffre « 1 » et que le meilleur sera le
chiffre « 4 », le reste allant dans l’ordre croissant.
Ce premier
tableau, cas (a), part de postulats que nous avons établis sur les préférences
des acteurs. Ici, nous pouvons dégager les règles d’actions des Etats-Unis. Premièrement,
il s'agit d’éviter le pire, ce qui équivaut à garder l’armement (1).
Deuxièmement, il faut voir si le pays a choisi une stratégie dominante (sure-thing principle), s’il y en a une.
Pour les Etats-Unis, dans ce cas, il s’agira de garder l’armement car quoi que
fasse la Russie, les résultats de la première ligne sont meilleurs que dans la
seconde (2).
Imaginons
maintenant que les Russes aient les mêmes préférences que les Etats-Unis:
![]()
![]()

Selon les
règles (1) et (2) la Russie va désarmer et les Etats-Unis garder leur armement.
Mais que se passe-t-il si la Russie possède des préférences similaires
(symétriques)?

Nous
voyons ici apparaître la problématique dilemme de la sécurité (dilemme du
prisonnier en théorie des jeux). Même si il est préférable pour les deux,
collectivement, de désarmer, chacun, individuellement, choisira de garder son
armement. Enfin, si nous observons le postulat d’une symétrie
« complète » entre les Etats-Unis et la Russie:

Si,
maintenant, nous prenons comme préférences des Etats-Unis le cas (b):

Nous voyons
que pour les Etats-Unis, la première règle reste d’éviter le pire, c'est-à-dire
de conserver son armement. Par contre, il n’y a pas de stratégie dominante
(3>1 mais 2<4), la première ligne n’est pas systématiquement la meilleure
quoique fasse la Russie (cela équivaut aussi pour la seconde ligne). Dans ce cas,
éviter le pire c’est aussi éviter le meilleur. A partir de ce tableau, nous
pouvons effectuer plusieurs raisonnements. Le premier part du postulat que les
Etats-Unis désarment (3®1Þ[1;3])
au temps t, notons que dans cette situation nous avons un postulat que nous
pouvons qualifier d’irrationnel. Au temps t+1, les Russes désarment (3®4Þ[4;4]).
Enfin, au temps t+2, les deux pays restent dans la même situation qui est
stable. Le second raisonnement part du postulat que les Etats-Unis ne désarment
pas au temps t, en conséquence de quoi La Russie ne désarme pas non plus [3;2].
Et finalement, rien ne se passe. En conclusion, si les deux gardent leur
armement, ils vont rester en [3;2] ou si l’un ou l’autre désarme ils vont se
retrouver en [4;4], de même si les deux se décident à désarmer. Nous avons donc
deux équilibres stables:

Ils résultent
de la congruence entre les Etats-Unis (1®3 ou 1®4) et
la Russie (1®2 ou 1®4).
Ces différents raisonnements que nous avons tenu proviennent d’une méthode crée
par John Nash et les équilibres que nous atteignons grâce à cette méthode sont
nommés les équilibres de Nash. Ces derniers, une fois atteint, ne peuvent plus
être modifier pour péricliter l’équilibre.
« "Pareto equilibrium" is a slightly
odd locution, but a definition would go as follows: Begin with the notion of a
Nash equilibrium. This is a set of strategies in a game such that no agent i,
given the strategies of the other agents, has an incentive to change her own. Although
the best-known example of a game, the Prisoner's Dilemma, has only one
equilibrium, most games have several or many equilibria. Now, among these, some
may be *Pareto efficient*. This means that there is no equilibrium such that,
relative to the one in question, at least one player would receive a higher
payoff and no player would receive a lower one. One equilibrium e1 *Pareto
dominates* another, e2, if in e1 at least one player receives a higher payoff
than she does in e2, and no player receives a lower payoff than she does in e2.
One may also speak in such cases of e1 being *Pareto-superior* to e2. The
reason it's slightly odd, however, to talk about Pareto *equilibria* is that
the case where Pareto-efficiency is most often discussed is that of the
Prisoner's Dilemma. In that case, there is a set of strategies - where both
players cooperate - that is Pareto-superior to the game's only equilibrium,
where both players defect. However, there is no "Pareto equilibrium"
here, because the Pareto-efficient set of strategies is *not* an equilibrium. That's
precisely why Prisoner's Dilemmas are things to try to avoid getting into![12] »
Le dilemme de la sécurité, du
prisonnier
Nous pouvons
modéliser[13] ce dilemme
comme suit:


L’équilibre de
Nash nous amène à un équilibre stable[14]
dans le sens où aucun des parties ne va modifier cette situation. La situation
[3;3] est un équilibre instable car une modification de la situation est
toujours possible. Nous pouvons définir deux types de motivations pouvant
expliquer ces modifications. Premièrement, il peut s’agir d’une motivation
offensive. c'est-à-dire qu’une des parties cherche à prendre un avantage sur
l’autre (vision d’un gain relatif). Deuxièmement, il peut s’agir d’une
motivation défensive puisqu’une des parties est consciente de la situation
instable elle peut prendre les devants d’une future action offensive de son
adversaire[15].
Le
modèle de l’assurance, le Stag Hunt
Nous pouvons
modéliser cette problématique comme suit:
![]()
![]()

Il y a deux
équilibres de Nash ([2;2] et [4;4]) et dans les deux cas nous partons de la
situation [2;2]. Mais dans ce modèle, les deux vont chercher le gain minimum
pour que l’autre n’obtienne pas le gain maximum. [meilleure explication ?]
Comment se sortir du dilemme du
prisonnier et du Stag Hunt?
Nous avons
différentes solutions:
1 Il
s’agit d’une solution théorique de la théorie des jeux. La rationalité que nous
envisageons dans notre problématique est beaucoup trop étroite et pauvre. Pour
pouvoir réellement atteindre le dilemme, il faut présupposer que les parties
ont des besoins égoïstes. En d’autres termes, c’est en conceptualisant le
dilemme de la sécurité (du prisonnier) que nous le créons. Cette critique
présuppose elle-même une autre nature de la réalité humaine que celle que se
propose d’étudier le réalisme mais qui est bel et bien existante;
2 La
solution du « salami ». Il s’agit de la politique des petits pas,
c'est-à-dire celle d’une agrégation lente des résultats. Nicholson appelle
cette politique un jeu itératif, séquentiel;
3 La
solution de la stratégie conditionnelle (tit-for-tat).
Elle est définie par deux règles, à savoir qu’une des parties coopère une
première fois et qu’ensuite elle suive ce qu’a fait l’autre partie la fois
d’avant.
Jeu de la poule mouillée, du Chicken
Nous pouvons
modéliser ce jeu comme suit:
![]()
![]()

Nous pouvons
illustrer ce jeu avec la guerre du Golfe (1991):
![]()

En fait, les
préférences de Sadam Hussein sont celles de la poule mouillée alors que celle
de George Bush sont celles du dilemme du prisonnier. Le jeu est asymétrique
dans le sens où pour Sadam Hussein le pire c’est le conflit et que pour George
Bush le pire c’est de perdre. Nous voyons très bien que dans la théorie des
jeux, si il y a un changement de préférence alors il y a un changement
fondamental du jeu.
Nous avons
plusieurs moyens de sauver la théorie des jeux. Premièrement, nous pouvons
arguer du fait que les préférences réelles n’étaient pas celles que nous avions
présupposées. Deuxièmement, nous pouvons affirmer que les acteurs ne sont pas
rationnels ce qui ne permet pas à la théorie des jeux d’être à son meilleur
emploi puisqu’elle postule le contraire. Enfin , il n’y a pas eu un manque
d’élément fondamental [?].
Nous devons
nous poser la question de savoir d’où viennent les préférences et les jeux?
Dans la théorie des jeux cela est simple, il sont données, autrement dit, il
s’agit des variables explicatives. Selon Aggarwal et Allan ils devraient être
expliqués. Ces deux auteurs cherchent à développer une théorie de l’origine des
préférences. Comment pouvons nous analyser l’explicatif, les variables
explicatives? Il nous faut développer plusieurs points:
1. L’époque
considérée, ses acteurs, ses stratégies et ses institutions doivent être
stables. Autrement dit, ce premier ensemble de variables explicatives doit être
constant;
2. L’arène
des négociations (i.e. l’objet des négociations) est une variable selon les cas
envisagés;
3. Les
contraintes s’exerçant sur les acteurs. Elles sont fonctions de la situation
individuelle, soit selon les trois niveaux d’analyse:
(a) Le
système: les ressources d’ensemble, overall
resources, c'est-à-dire les ressources existant dans les autres domaines
que ceux définit par l’arène de négociation;
(b) Le
domestique soit le niveau interne des acteurs considérés: la stabilité de la
coalition interne négociant sur le plan extérieur;
(c) L’individuel
soit le niveau cognitif, la perception de la situation, de sa définition: les
ressources propres au domaine, issue.
Toutes ces
mesures de la situation sont grossières et dichotomiques. En cela, elles
possèdent une grande part de subjectivité. Ce qui est expliqué, ce sont les
préférences contraintes, autrement dit les jeux et donc le résultat des
négociations (critère de Nash)[16].
Prenons un
exemple concret, celui de la négociation entre les Etats-Unis et la Colombie
sur le problème du trafic de drogue. Cette analyse pratique se déroule selon
plusieurs points:
1. Il
faut définir l’arène de négociation:
(a) Le
domaine: la lutte contre la production et le commerce de la drogue en Colombie;
(b) Les
acteurs: le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique et le gouvernement de la
Colombie;
(c) Les
stratégies: pour les Etats-Unis, comme pour la Colombie, il s’agit d’être plus
ou moins coopératif en fonction de l’autre;
2. Il
faut coder les ressources de pouvoir:
(a) Le
plan systémique: les Etats-Unis ont des ressources d’ensemble importante alors
que pour la Colombie celles-ci sont faible;
(b) Le
plan domestique: les Etats-Unis jouissent d’une forte coalition stable, alors
que la stabilité interne de la Colombie serait plutôt instable;
(c) Le
plan individuel: les ressources dans le domaine, issue resources, des Etats-Unis sont plutôt faible alors qu’elles
sont fortes pour la Colombie;
3. Il
faut enfin appliquer la théorie d’Aggarwal et d’Allan sur la prédiction et la
post-diction [cf. texte 3, p. 312, figure 3.7: The deduced constrained preference
orderings from Row’s perspective]
(a) Ainsi
pour les Etats-Unis, les préférences contraintes sont du type du dilemme du
prisonnier, dans le cas où les ressources dans le domaine serait forte [IS 1],
ou du type Stag Hunt, dans le cas ou
elles seraient faibles [IS 3]. Pour la Colombie, les préférences contraintes
seraient du type du « jeu du héros » [IS 6].
Nous pouvons
modéliser cet exemple comme suit. Soit les Etats-Unis dans une situation de Stag Hunt:
![]()

L’équilibre de
Pareto est une situation optimale du point de vue collectif, autrement dit, au
moins un des acteurs s’en tire mieux et l’autre (ou les autres) ne s’en tirent
pas moins bien. Le problème de cette situation est qu’elle est instable.
Ou bien, si
les Etats-Unis se trouvent dans le dilemme du prisonnier:
![]()

La dissuasion
Le phénomène
de la dissuasion se retrouve dans plusieurs domaines. Le premier que nous
allons analyser est celui du terrorisme. Nous allons pour ce faire nous aider
d’un schéma que nous propose Nicholson [fig 4.5 ?]:

Faisons
maintenant deux remarques liminaires:
1. Il ne
s’agit aucunement ici d’un jeu simultané mais séquentiel, c'est-à-dire que les
terroristes agissent en premier et le gouvernement ensuite, etc.;
2. Toute
la problématique se situe dans l’identification du calcul rationnel et celle du
processus de dissuasion.
Selon ce
schéma, le gouvernement va se montrer intransigeant car si les terroristes se
rendent ils « perdent » 200 points alors que si ils abattent leurs
otages ils en « perdent » 300. Si nous suivons totalement ce
raisonnement, les terroristes ne devraient même pas initier leur action!
Rappelons que Nicholson estime que les terroristes ne sont pas prêts à mourir,
qu’ils préfèrent l’option de la survie. Cette situation se rapproche du jeu de
la « poule mouillée », soit:

Quelles sont
les stratégies pour sortir du cadre [dans le cadre ?] d’un
jeu de type « poule mouillée »:
a. Prétendre
que nos coûts de conflits sont faibles;
b. Prétendre
ou se mettre en situation du dilemme du prisonnier et offrir une dissuasion
crédible comme les Etats-Unis durant la crise des missiles de 1962;
c. Invoquer
des raisons éthiques ou morales, c'est-à-dire se dire prêt à souffrir pour ce
type de motifs;
d. « La
vengeance est douce », on s’est fait mal mais on a fait souffrir l’autre [reprendre ?];
e. Simuler
l’irrationalité.
Un autre type
de dissuasion que nous pouvons aborder est la dissuasion nucléaire. Nous
pouvons en définir deux types:
1. La
situation de la dissuasion mutuelle ou MAD (Mutual
Assured Destruction). Globalement, il s’agit de la situation dans laquelle
nous nous trouvons, chacune des parties possédant une capacité de riposte, second strike capability. Cette
dissuasion nécessite deux choses, c'est-à-dire l’invulnérabilité de son
dispositif nucléaire et la vulnérabilité des otages du feu nucléaire. Par
exemple, les soldats américains sur le sol européen sont les otages des Russes,
ils sont le prétexte d’une intervention américaine. C’est pourquoi nous pouvons
observer une volonté européenne de les maintenir en Europe. C’est ce que l’on
appelle le trip-wire effect. Il se
pose plusieurs problèmes à la doctrine MAD dont celui de la crédibilité[17].
En effet, si la dissuasion fonctionne alors il ne se passe rien, mais si elle
ne fonctionne pas?, si une des parties décide d’agir? Que faut-il faire?
Appuyer sur le bouton? La politique MAD n’est donc pas crédible, c’est pourquoi
il a été développé une autre doctrine, celle de la réponse graduée;
2. La
situation de la réponde graduée, flexible
response. Il s’agit de la mise en place d’une échelle d’escalade nucléaire
dont chaque niveau appel une riposte proportionnelle. En fait, la doctrine de
la réponse graduée est une critique de l’automatisme de la doctrine MAD. En
effet, si la dissuasion fonctionne, alors tout le monde sait qu’il n’y aura pas
d’holocauste nucléaire entre les parties, autrement dit le risque de conflit
nucléaire est nul. Cela permet donc tous les jeux à un niveau subnucléaire,
conventionnel. Pour les tenants de cette doctrine, si on neutralise la menace
nucléaire par la dissuasion, il existe toujours une possibilité d’escalade dans
le conflit conventionnel. Une autre critique faites à la doctrine MAD est
qu’elle est dangereuse, dans le sens de l’échec de la dissuasion, les
conséquences étant le risque de l’hiver nucléaire. Le danger de la doctrine de
la réponse graduée est d’éliminer la différence de valeur qualitative entre le
nucléaire et le conventionnel. Le nucléaire devient dès lors conventionnel et
l’on se retrouve dans une situation où le nucléaire a plus de probabilité
d’être utilisé[18].
III.4 Décision cognitive: comment expliquer la guerre
froide?
Pour expliquer
la décision cognitive, nous allons commencer par deux exemples concrets. Il
s’agit des interprétations données par Benyamin Nétanyahou et M. Dulles,
c'est-à-dire leurs conceptions cognitives, aux concessions faites par leurs
ennemis respectifs, les Palestiniens (accords de paix) et les Soviétiques
(retrait des troupes soviétiques de l’Autriche en 1955). Pour les deux, si il y
a eu concession de la part de leurs ennemis c’est parce qu’ils étaient faibles
et qu’ils ne pouvaient faire autrement, autrement dit, dans l’esprit de ces
deux personnages, leurs ennemis le restent tout comme ils demeurent
fondamentalement agressifs. En d’autres mots, le changement d’attitude n’est
pas fondamental mais fonction du contexte.
Le problème
crée par ce type de raisonnement provient du fait qu’il part d’un a priori
négatif, c'est-à-dire que le changement d’attitude n’est pas perçu comme
possible, alors que ces types de changements sont existants, pour preuve ceux
de MM. Perez et Rabin quant à l’analyse de la situation isräelo-palestinienne.
Du moment que nous tenons compte d’un processus de changement alors nous
procédons à une décision rationnelle. La prise de décision cognitive se fonde
sur d’autres bases que l’analyse rationnelle. Ainsi, même si nous avons
conscience de la complexité du monde et de la multiplicité de l’information et
des théories, nous demeurons souvent coincer dans des idées simples et arrêtées
sur le monde. La non perception, ou la non prise en compte, de cette complexité
et multiplicité est révélatrice du mode de fonctionnement cognitif et non
rationnel de l’esprit. Les cognitivistes montrent cela en mettant l’accent sur
deux points:
1. La
complexité du monde n’est pas perçue sur le plan interne de la personne,
c'est-à-dire que cette dernière peut se proposer à elle-même des objectifs
contradictoires;
2. La
complexité du monde n’est pas perçue dans son plan externe, c'est-à-dire que la
personne procède d’un raisonnement analogique grossier et s’aide d’images
fortes possédant une grande puissance évocatrice[19].
Quelles sont
les catégories de distinction empirique entre la décision rationnelle et la
décision cognitive?
|
décision
rationnelle |
décision
cognitive |
|
·
nouvelles informations intégrées |
·
nouvelles informations peu intégrées |
|
·
décisions tendent à être complexes |
·
décision tendent à être simples (peu d’éléments et
utilisation de l’analogie) |
|
·
lenteur de la décision |
·
rapidité de la décision |
Pour illustrer
ceci nous donnerons l’exemple de la perception américaine à l’origine de la
guerre froide. Mais nous en préciserons d’abord le contexte.
Pendant la
Seconde Guerre mondiale l’URSS était l’alliée des Etats-Unis, il s’agissait de
combattre le Japon et l’Allemagne, alors que ces deux pays étaient ennemis
pendant les années 20, l’URSS représentait en effet un système idéologique
alternatif concurrent des Etats-Unis. En 1942-43, les Etats-Unis, et dans une
moindre mesure la Grande-Bretagne, se pose la question des options stratégiques
à adopter pour la suite du conflit. Deux choix s’offrent à eux, soit un
débarquement en France depuis la Grande-Bretagne soit un débarquement en Italie
depuis l’Afrique du Nord. Ce débat stratégique a pour fondement les perceptions
politiques américaines et britanniques de l’URSS. Ainsi, si le choix se portait
sur l’Italie, l’URSS devrait continuer d’être le protagoniste principal du
théâtre européen et ainsi supporter la plus grande part de l’effort de guerre.
Mais le risque existait que les Occidentaux n’arrivassent trop tard et que
l’URSS ne contrôla l’Est de l’Europe. La question que se posait les
Anglo-américains était de savoir qui était le « véritable » ennemi,
celui qu’ils devraient affronter dans le futur. La guerre froide est donc déjà
potentiellement dans les esprits. Churchill, par exemple, privilégiait un
débarquement en Adriatique afin de couper la route de l’Europe de l’Est à
l’URSS. Il s’agit là d’une des nombreuses anticipations de Churchill sur
l’avenir européen de l’après-guerre mais les Américains étaient plus préoccupés
par des gains relatifs, la vie des G.I.’s,
que par des visions géopolitiques futuristes bien que pertinentes.
En 1944, à
Varsovie, le ghetto se révolte contre l’occupant nazi et ce pendant 8 semaines.
Les troupes soviétiques sont proches de Varsovie et les Alliés tentent de venir
en aide aux insurgés en faisant des parachutages et en demandant l’intervention
des Russes. Mais ces derniers tergiversent et se trouvent diverses excuses. Les
Occidentaux perçoivent ce comportement comme une politique cynique de la part
des Russes. En effet, ces derniers ne veulent pas que le gouvernement polonais
en exil à Londres prenne à son compte l’insurrection du ghetto de Varsovie. En
fait, ces événements (i.e. l’écrasement du soulèvement par les Allemands)
arrangent la future politique soviétique en Pologne. Nous voyons parfaitement
que, déjà, les intérêts soviétiques sont autres que ceux du combat contre le
fascisme. Il s’agit bien d’intérêts impérialistes en faveur de leurs amis dans
ces régions d’Europe.
En 1945-46,
les troupes soviétiques contrôlent l’Europe de l’Est. l’URSS refuse de se
retirer, comme convenu, et se montre peu coopérative quant au processus
démocratique censé s’engager dans ces pays. L’opinion américaine ne voit plus
dans l’URSS un allié contre le fascisme mais un rival idéologique. La guerre
froide aurait due commencée à ce moment, moment où Churchill annonce qu’un
« rideau de fer s’est abattu sur l’Europe » et estime qu’il est
nécessaire pour les Occidentaux de réagir. Malgré ces événements et avertissement
Truman choisi l’attentisme. En 1948, les communistes tchécoslovaques renversent
le gouvernement démocratiquement élu et la crise de Berlin débute (1948-49). La
guerre froide commence.
A quel moment
la perception américaine change? Quand est-il clair que l’URSS n’est plus un
allié contre Hitler mais bel et bien un rival ayant des intérêts propres? Il y
a des différences. En effet, Roosevelt n’a pas la même perception que Truman.
Le premier est confiant dans sa capacité de gérer les problèmes avec l’URSS et
se montre patient avec l’ambiguïté soviétique. Le second, catapulté à la
présidence des Etats-Unis, n’a ni la confiance en lui ni l’expérience de
Roosevelt. Truman possède un esprit très droit et n’apprécie guère l’ambiguïté
du jeu politique. Il est beaucoup plus facile pour lui de concevoir l’URSS
comme l’ennemi principal des Etats-Unis. Il fait d’ailleurs un parallèle entre
le communisme et le nazisme. Sous la présidence de Truman, ce changement de
perspective est possible.
De son côté,
depuis quand l’URSS pouvait-elle percevoir les Etats-Unis comme une puissance
la menaçant? D’un point de vue idéologique, elle a toujours perçu les pays
capitalistes comme des ennemis par nature et tous les événements qui vont se
dérouler entre 1917 et la fin de la Seconde Guerre mondiale ne vont que la
confirmer dans ce jugement. Ainsi, en 1919, les Etats-Unis participent, avec la
France et la Grande-Bretagne, à l’intervention internationale contre le régime
révolutionnaire issu des événements de 1917. En 1938, elle perçoit le manque
d’enthousiasme que montrent les Britanniques à leur proposition d’alliance
contre l’Allemagne hitlérienne (ce qui les poussera en partie à retourner cette
alliance en 1939). En 1942-43, l’attentisme anglo-américain sur la possibilité,
et la nécessité pour l’URSS, de l’ouverture d’un second front en Europe est
perçu par cette dernière comme une politique consciente de la part des
Anglo-américains visant à affaiblir tant les Soviétiques que les Allemands
entre eux pour qu’ils n’aient plus qu’à « ramasser les restes ». De
plus, au sortir de la guerre, les Occidentaux soutiennent tous les mouvements
démocratiques en Europe de l’Est, qui sont pour la plupart de farouches
anticommunistes. Enfin, le plan Marshall renforce les craintes soviétiques que
l’aide occidentale à l’Europe de l’Est n’est qu’une aide au développement de
pays hostiles à l’URSS.
La dimension
cognitive de la décision perçoit ce qu’il y a d’agressif et de menaçant chez
l’autre sans pour autant percevoir sa propre agressivité envers l’autre, la
perception de l’autre de soi. Le dilemme de la sécurité en est donc renforcé
sur le plan psychologique.
III.5 Décision organisationnelle et bureaucratique
Il s’agit
d’une attaque frontale portée au mode de décision rationnel. Ce mode de
décision met l’accent sur le niveau collectif de la prise de décision,
c'est-à-dire les organisations les administrations, etc. qui jouent un rôle
essentiel dans la politique étrangère des Etats. La prise de décision
organisationnelle résulte du fait que les organisations préparent les options
des gouvernements et les moyens d’actions sont définis par elles. En fait,
parfois, ce sont elles qui prennent les décisions.
L’organisation
a pour objectif principal sa survie. Ainsi, la façon dont elle remplie sa
fonction et sa mission est influencée par le souci et la volonté de rester
présent, d’où une préoccupation constante de l’efficience et du succès.
Deuxièmement, l’organisation est chargée de traité un nombre limité de
variables. L’organisation est donc développée pour traiter un type de domaine
particulier en vue de l’action étatique. Ainsi, elle observe ce domaine et
ajuste les variables de ce domaine en fonction des variations de celui-ci. De
ce fait, une organisation ne s’intéresse qu’à son domaine propre et possède une
vision biaisé de la réalité. Elle va ainsi chercher des solutions selon les
aspects dont elle tient compte. Troisièmement, l’organisation va chercher à
modifier les variables, comme la réputation, qui vont dans le mauvais sens. Les
sources de ces changements de variables sont multiples, il peut s’agir d’une
modification de l’environnement international, d’une décision ayant été prise
au sein d’une organisation créant des conséquences pour d’autres organisations.
Enfin, l’organisation possède des procédures d’opération standard, c'est-à-dire
des procédures de gestions des [?], la
faisant fonctionner selon le mode essai/erreur, les changements ne s’effectuant
que si il y a échec. Nous pouvons donc observer une très grande inertie
organisationnelle poussant l’organisation à procéder par incrémentalisme,
c'est-à-dire que la prise de décision s’effectue par petits changements
successifs qui ne remettent pas en cause fondamentalement le mode de prise de
décision. En effet, lorsque le monde change peu pourquoi serait-il utile et
nécessaire de modifier les modes de prise de décision?
C’est pourquoi
au moment d’une crise, d’un changement fort et rapide, l’organisation a peine à
gérer les défis nouveaux qui lui sont posés et à trouver des solutions
originales. Ceci conduit tout naturellement l’organisation à prendre des
décisions rationnelles satisfaisantes (satisficing),
c'est-à-dire des décisions ne prenant compte que certains objectifs
fondamentaux et limités, d’une liste séquentielle des moyens pour y parvenir,
dont le résultat une fois atteint, même si il est limité, satisfera les
décideurs. Il est donc nullement question d’aborder tous les possibles. Comment
peut-on analyser une décision organisationnelle?
L’unité
d’analyse que nous allons utiliser est le comportement organisationnel,
c'est-à-dire ce que fait l’organisation. Les actions de celle-ci sont toujours
en rapport avec sa mission, son projet. Elles dépendent aussi de la façon dont
elle perçoit la situation. Nous pouvons remarquer que les organisations possèdent
un fort « esprit de clocher » que nous pourrions qualifier de culture
organisationnelle. Celle-ci s’explique principalement par cinq facteurs:
1. La
sélection de l’information est fonction des objectifs que l’organisation se
propose d’atteindre;
2. Le
recrutement au sein de l’organisation se fait sur le mode d’une sélection des
individus selon les critères propres à l’organisation. De même, la distribution
des récompenses dans l’organisation se fait dans le même ordre d’idée;
3. Les
moyens organisationnels sont ce que nous avons appeler les procédures
d’opération standard, c'est-à-dire des procédures limitées et assez formelles;
4. Le
mode de prise de décision rationnelle satisfaisante (satisficing) engendre un
certain nombre de conséquences. Ainsi, les routines ne pas toujours adaptées à
une situation spécifique, la coordination enter les différentes organisations
est problématique, les projets de changements sont rarement mis en oeuvre de la
façon dont on la souhaité ou les changements effectif sont différents de ceux
attendus;
5. L’organisation
est le lieu d’une grande inertie et d’une forte résistance à tout changement.
Notons que la
décision organisationnelle peut tout à fait être rationnelle [complexité
requiert des organisations ?]. La
problématique se situe dans le fait que la réalité n’est pas nécessairement
divisée en domaine comme l’Etat est divisé en domaines d’organisations.
Nous allons
illustrer ce type de décision avec l’exemple de la crise des missiles de Cuba
selon le strict point de vue du mode de prise de décision rationnelle. Même
dans cette situation, où les conditions rationnelles semblent données,
l’analyse de la prise de décision organisationnelle permet de mettre en lumière
le mode de prise de décision. Si Kennedy est fortement impliqué dans la décision
il n’en reste pas moins qu’un grand nombre de choses dépendaient de l’analyse
des organisations à plusieurs niveaux:
·
Les perceptions organisationnelles: la solution diplomatique
a été rapidement écartée en raison du retard dans l’information. Ce retard a
été causé par une rivalité entre la CIA et l’US Air Force, c'est-à-dire une
querelle organisationnelle;
·
Les options organisationnelles: lorsque l’on demande à l’US
Air Force si elle peut frapper de manière limitée les missiles les experts
répondent non. En effet, les MRBM (Medium
Range Balistic Missile) sont considérés comme des cibles mobiles donc
difficiles à détruire rapidement grâce à une frappe limitée. Or, personne n’a
songé à regarder dans le manuel de l’US Air Force qui définit comme
« mobile » tout objet pouvant être déplacé en une semaine!
Finalement, le blocus était la seule solution organisationnelle car l’US Navy
était capable de le faire;
·
La mise en oeuvre organisationnelle: Kennedy donne l’ordre à
l’US Navy de se rapprocher des côtes cubaines afin de [ne pas ?]
donner plus de temps aux Soviétiques pour réfléchir. Cependant, entre l’ordre
et le moment de sa réalisation il y a un laps de temps relativement important
et cela a permis à un certains nombres de navires soviétiques de franchir le
blocus. Les Soviétiques auraient très bien put interpréter cela comme un signe
de faiblesse de la part des Américains alors qu’il s’agissait en fait de
problèmes de mise en oeuvre d’un ordre.
En cas d’échec
organisationnel [?]
Le mode de
prise de décision organisationnel peut être perçu comme un mode de prise de
décision rationnel de la complexité du monde et dans le but de gérer cette
dernière. Pour ce faire on la divise en autant d’institutions chargées de gérer
ses champs. Cette méthode peut fonctionner si nous nous situons dans un
environnement stable pouvant être subdivisé en sous-systèmes stables. De ceci
découle deux conséquences:
Les prises de
décisions organisationnelles renforcent les structures des organisations
existantes par le fait même qu’elles recherchent leur survie;
La simplicité
organisationnelle, avec ses routines et ses habitus, requiert une coordination
qui se trouve être forcément assez rigide (elle se résume souvent à un simple
rapport de force, de légitimité et pas nécessairement à une prise de décision
rationnelle).
C’est en
connaissant la nature, les fonctions et les objectifs de l’organisation que
nous pouvons connaître ses positions. [analyse Allison p.7/17-01-97 ?]
III.6 Ethique et critique des modes de prise de décision
[L’analyse
rationnelle nous permet de prendre une décision personnelle à partir d’une
information relativement lacunaire. La complexité du modèle démocratique, par
la combinaison de tous les facteurs possibles, nous pousse plutôt à entrer dans
un cadre historique.] Quels sont les problèmes de l’analyse décisionnelle?
Il s’agit de
trouver un « juste milieu » entre l’insuffisance ou la surabondance
des données;
[p.8/17-01-97 ?]
Comment
pouvons-nous distinguer les différents types de mode de prise de décision?
·
Rationnel/stratégique: la dimension rationnelle suppose deux
raisonnements rationnels qui interagissent entre eux alors que la dimension
stratégique est l’intégration dans son raisonnement des possibles réactions de
l’autre;
·
Organisationnel/rationnel: la gestion de la complexité du
monde exige une analyse rationnelle sous le couvert des organisations,
c'est-à-dire une décision rationnelle incrémentielle.
|
Rationnel |
Organisationnel |
|
·
Unité de décision de l’acteur. |
·
Décisions sont multiples, fragmentées et le fait de
différents acteurs. |
|
·
Décision envisagée sur le moyen et long terme. |
·
Décision envisagée sur le court terme. |
|
·
Un modèle explicite est appliqué à l’ensemble du domaine
d’analyse. |
·
Des décisions différentes sont prises pour chaques
domaines d’analyse. |
|
·
Les objectifs sont synthétiques. |
·
Les objectifs sont limités. |
·
Cognitif/rationnel: la dimension rationnelle est ouverte à
de nouvelles informations et possède une capacité d’apprentissage. En revanche,
la dimension cognitive n’intègre que difficilement les nouvelles informations.
Les raisonnements qui en sont déduit concernant les situations empiriques
(complexité externe) sont simples, voir simplistes (analogies, métaphores,
etc.). La complexité interne, c'est-à-dire la perception personnelle, de la
vision du monde n’est pas perçue. Autrement dit, il y a un décalage enter les
objectifs de l’acteurs et la complexité du réel, ce décalage pouvant conduire à
une dissociation ou à un divorce avec ce dernier.
·
Organisationnel/cognitif: il s’agit essentiellement d’une
différence concernant le niveau d’analyse. Pour la dimension organisationnelle,
le niveau se situe sur le plan collectif alors que la dimension cognitive se
réduit à un plan individuel. Par contre, pour ce qui concerne les mécanismes de
décision, il est tout à fait pertinente d’introduire un parallèle entre les
deux dimensions. Toutes deux ne tiennent compte que de quelques variables
qu’elles maintiennent dans certaines limites conceptuelles tout en procédant à
une réduction du problème aux limites qu’elles se sont imposées volontairement
ou non.
[p.12/17-01-97
?]
Le
rationalisme est un mode de prise de décision qui peut être éthique pour autant
qu’il se fonde sur des valeurs « acceptables ». [il se doit d’être
conséquentionnaliste ?] La
décision cognitive, en revanche, est induite par une perception tronquée,
réductrice du monde et est, en ce sens, difficilement acceptable sur le plan
éthique. [stratégique ?]
IV. Le libéralisme
Les
conceptions à l’origine du libéralisme sont si différentes que nous pourrions
parler des libéralismes (certains préférant l’expression de pluralisme).
La naissance
du libéralisme correspond avec la fin de la féodalité et l’émergence de
nouvelles classes sociales, les bourgeois et les marchands. De plus, une série
d’inventions, de développements techniques, ont provoqués, pendant cette
période que nous appelons la Renaissance, une série de changements dans nombres
de domaines qu’ils soient sociaux, économiques, politiques ou militaires. Cette
série de changements possède une caractéristique commune, c’est le
développement du concept d’individu, de l’individualisme. Ainsi, un penseur
comme Nicolas Machiavel développe le concept d’action rationnelle fondée sur
l’intérêt individuel. Il appelle aussi à l’adoption du régime républicain, seul
apte à réellement défendre le territoire de la république. En effet, les Condottieri, les mercenaires, étaient
légions à son époque et l’expérience lui montra que seul une milice de citoyens
possédait vraiment la volonté de défendre jusqu’au bout leur cité.
Parallèlement,
nous assistons au développement du droit international dans les écoles de
juristes italiennes et espagnoles, remplaçant ainsi la doctrine des guerres
justes. Cette idée de l’individu se retrouve d’ailleurs chez ces juristes
« internationaux ». Ils défendent aussi la liberté de commerce et
tout ce qui en découle (interdiction de la piraterie, liberté de déplacement,
etc.).
Nous allons
présenter rapidement maintenant deux précurseurs du libéralisme et dire en quoi
ils le furent. Premièrement il y a Jean Bodin [1552-1608] qui développa deux
conceptions fondamentales. La première est la définition de la souveraineté
qu’il étend de l’individu à l’Etat. Cette souveraineté est perpétuelle,
absolue, inconditionnelle, irrévocable et source du pouvoir à l’intérieur d’une
communauté. La seconde est celle du pacta
sunt servanda et l’idée que le pouvoir des rois se limite aux traités
qu’ils concluent. [?]
L’autre auteur
est Hugo Grotius [1583-1645] qui est un des premiers grands théoriciens du
droit international par la synthèse qu’il effectue entre les juristes italiens
et espagnols et Jean Bodin dans son Du
Droit de la guerre et de la paix (1625).
IV.1 Le libéralisme classique et ses origines: démocratie et
paix
Cette idée des
démocraties pacifiques est la clef de la compréhension du libéralisme
classique. En effet, sur un plan empirique, il existe fort peu d’exemples dans
lesquels les démocraties se font la guerre entre elles. Ce qui ne veut pas dire
qu’elles la font moins que les autres mais, en tout cas, moins entre elles.
Emeric Crucé
[1590-1648] est le premier à énoncer que l’acteur principal des relations
internationales n’est pas l’Etat mais les individus. Ceux-ci sont égaux entre
eux et sont des êtres rationnels. Ce faisant, ils se rendent compte que leurs
intérêts personnels et égoïstes doivent plutôt les pousser à faire du commerce
plutôt que la guerre. Il avance même l’idée d’une organisation
« mondiale » située dans une cité neutre et centrale sélectionnée au
préalable. Les ambassadeurs de tous les Etats (i.e. européens) se réuniraient
dans une Assemblée Générale qui leur permettrait d’apporter des solutions aux
divers conflits qui pourraient éclater. De plus, il avance l’idée qu’il est
dans l’intérêt des commerçants et des industriels de favoriser la paix entre
les nations plutôt que la guerre. Des auteurs comme Montesquieu et Voltaire
vont dans le même sens en disant tout deux que les monarchies sont plus
enclines à faire la guerre et, pour Voltaire, que les démocraties sont plus
pacifiques.
Immanuel
Kant [1724-1804]
Kant est un
optimiste, il veut rompre avec la vision mécaniste de l’équilibre des forces du
réalisme classique. Il croit fermement que la Raison conduira les hommes à la
paix. Ces idées sont contenues dans son Projet
de paix perpétuelle [1795] et sa Métaphysique
des moeurs [1796-97]. Le projet kantien d’une paix reposant sur le
développement de la Raison et d’une volonté politique se fonde sur trois
arguments:
i)
Chaque individu, au sein d’une démocratie, d’une république,
sait que les coûts d’un conflit pèseront aussi directement sur lui;
ii)
Puisque tous les individus sont des êtres doués de Raison,
ils vont se rendre compte qu’ils sont tous dans la même situation (i.e. ne pas
faire la guerre pour des questions de coût personnel. Cette convergence de vue
leur permettra de voir que les conflits sont, en fait, des conflits d’intérêts
entre les dirigeants et non les individus eux-mêmes;
iii) La
politique internationale n’est donc qu’apparemment une politique interétatique.
Elle doit être vue, en fait, comme une politique inter-nationale, entre les
individus des Etats.
Kant n’est pas
un naïf. Il sait que la guerre existe parce que l’humanité n’est pas assez
mûre. Il y a donc trois conditions pour qu’elle se dirige vers la paix
perpétuelle:
1. La
constitution civique de chaque Etat doit être républicaine, car:
Elle seule est établie, sur des
principes compatibles, 1°, avec la liberté
qui convient à tous les membres d’une société, en qualité d’hommes; 2°, avec la
soumission de tous à une législation commune, comme sujets; et enfin 3°, avec
le droit d’égalité, qu’ils ont tous, comme membres de l’Etat.[20]
Cette constitution implique également la propriété privée,
l’économie de marché, la séparation des pouvoirs, une presse libre et un
gouvernement « transparent »;
2. Le
droit des gens doit être fondé sur une fédération d’Etats libres:
[…] la raison condamne sans exception
la guerre comme voie de droit; elle fait un devoir absolu de l’état de paix; et
comme cette pacification ne saurait s’effectuer ni être garantie sans un pacte
entre les peuples, il faut qu’ils forment une alliance pacifique […] différente
d’un traité de paix […], en ce qu’elle terminerait à jamais toutes les guerres,
tandis que celui-ci n’en finit qu’une seule. Cette alliance ne tendrait à
aucune domination sur les Etats, mais uniquement au maintien assuré de la
liberté de chaque Etat particulier, qui participerait à cette association, sans
qu’ils aient besoin de s’assujettir, à cet effet, comme les hommes dans l’état
de nature, à la contrainte légale d’un pouvoir public. On peut prouver que
l’idée d’une fédération, qui s’étendrait insensiblement à tous les Etats et qui
les conduirait ainsi à une paix perpétuelle, peut être réalisée.[21]
3. Le
droit cosmopolitique (i.e. le droit régissant celui des individus lorsqu’ils se
trouvent à l’extérieur de leur république) doit se borner aux conditions d’une
hospitalité universelle:
Hospitalité signifie […] uniquement le
droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il
arrive. […] On ne parle que du droit qu’ont tous les hommes de demander aux
étrangers d’entrer dans leur société, droit fondé sur celui de la possession
commune de la surface de la terre, dont la forme sphérique les oblige à se
supporter les uns à côté des autres, parce qu’ils ne sauraient s’y disperser à
l’infini et qu’originairement l’un n’a pas plus de droit que l’autre à une
contrée.[22]
Ceci permet le développement du commerce et de
l’interdépendance économique pouvant à terme aboutir à l’interdépendance
politique.
Quelles sont
les raisons pour que ces conditions permettent l’instauration de la paix
perpétuelle?
a. La
nature intrinsèque de l’homme, son associable sociabilité, tend à le rendre
prompt à instaurer une paix perpétuelle:
[…] le mécanisme de la nature, suivant
lequel des penchants intéressés doivent se combattre réciproquement jusque dans
leurs effets, peut servir à la raison de moyen pour ménager aux principes du
droit le règne vers lequel elle tend et à l’Etat l’établissement et le maintien
assuré d’une paix extérieure et même interne.[23]
b. La
nature maintient les Etats séparés entre eux et leur impose la diversité:
Elle [la Nature] se sert de deux moyens
pour empêcher les peuples de se confondre, de la diversité des langues et des
religions. Cette variété renferme, il est vrai, le germe de haines réciproques
et fournit même souvent un prétexte à la guerre, mais à mesure que les hommes
se rapprochent dans leurs principes, par une suite des progrès de leur
civilisation, la diversité des langues et des religions amène et assure une
paix fondée, non pas comme celle du despotisme, sur la mort de la liberté et
l’extinction de toutes les forces, mais sur l’équilibre qu’elles gardent entre
elles malgré la lutte qui résulte de leur diversité.[24]
Il s’agit là d’une vision optimiste de l’hétérogénéité
internationale;
c. La
nature réunit les hommes et les Etats par le commerce:
La puissance
pécuniaire étant celle de toutes qui donne le plus de ressort aux Etats, ils se
voient obligés de travailler au noble ouvrage de la paix, quoique sans aucune
vue morale; […] C’est ainsi que la nature garantit, par le moyen même des
penchants humains, la paix perpétuelle; et quoique l’assurance qu’elle nous en
donne ne suffise pas pour la prophétiser théoriquement, elle nous empêche du
moins de la regarder comme un but chimérique et nous fait par là-même un devoir
d’y concourir.[25]
Le
libéralisme classique
Une idée
essentielle du libéralisme classique est celle
qui veut que la concurrence amène la prospérité générale (A. Smith), il
s’agit d’atteindre un optimum social collectif (W. Pareto[26]).
Quels sont les principes fondamentaux du libéralisme classique?
·
Le principe d’égalité dans les possibilités et les
opportunités;
·
Le principe de la rationalité;
·
Le principe de la liberté;
·
Le principe de la propriété privée (encourageant le travail
individuel).
Pour les
libéraux classiques, l’Etat est non seulement une possibilité mais bel et bien
une nécessité car il assure, au minimum, la sécurité des individus mais il est
aussi le réceptacle des intérêts des uns et des autres dans la communauté.
Quels sont les
arguments développés par les libéraux en faveur de la vision optimiste de la
disparition à terme de la guerre?
a. Le
libéralisme commerciale, l’expansion des liens économiques entre les Etats, va
rendre le coup économique d’une guerre trop grand;
b. Le
libéralisme démocratique promeut l’idée que les questions de guerres et de paix
sont l’affaire de la population;
c. Le
libéralisme régulatoire, c'est-à-dire le développement de la réglementation,
des pactes ou des contrats suivant le principe de la pacta sunt servanda, pose les jalons nécessaires dans la direction
d’une paix entre les nations;
d. Les
horreurs de la guerre vont peu à peu faire reculer ceux qui vont devoir ensuite
la faire.
Ces quatre
arguments sont ceux, entre autres, du projet de paix perpétuelle kantien.
Un des
penseurs à l’origine du libéralisme classique est Jeremy Bentham [1748-1832]
qui est avec John Stuart Mill un des fondateurs de l’utilitarisme. En 1797, il
formule un Plan pour la paix universelle
et perpétuelle dans lequel il propose l’abandon du colonialisme et ce dans
l’intérêt même des colonisateurs. En effet, le système coloniale entrave la
liberté de commerce et est un élément déstabilisateur entre les métropoles.
Bentham propose également la création d’un Congrès des Etats.
Le dernier des
penseurs libéraux classiques est Woodrow Wilson comme l’illustre ses quatorze
points pour la paix. Nous pouvons citer quelques uns des points de ce programme
qui sont en filiation directe avec le libéralisme:
·
Le point (1): il interdit les traités secrets et impose la
diplomatie transparente entre les Etats;
·
Le point (2): il établit la liberté des mers;
·
Le point (3): il propose l’abolition de toutes les barrières
douanières;
·
Le point (5): il prévoit la résolution de tous les conflits
coloniaux entre les métropoles;
·
Le point (14): il souhaite la création d’une Société des
Nations.
Wilson possède
la foi que grâce à la Raison, à la liberté individuelle et à l’opinion
publique, désireuse de préserver son bonheur privé, pousseront les Etats à ne
pas faire la guerre.
Si le lien
entre la démocratie et la quasi absence de guerre « intraspécifique »
est pertinent, une problématique surgit celle de la démocratisation et du rôle
joué par les élites lors de ce processus. Ces dernières ont tendances à mettre
en avant une idéologie nationaliste afin de conserver ou d’asseoir leur
pouvoir. Maynard et Snyder se pose la question s’il ne faut pas leur offrir un
golden parachute, c'est-à-dire leur assurer une sortie digne pour éviter les
débordements autoritaires et nationalistes. Certes, cette méthode n’est pas des
plus morales mais les auteurs se demandent si elle n’est pas préférable à
l’absence de démocratisation.
IV.2 Le néo-libéralisme
[J. Matthew,
Foreign Affairs, jan. 1997, §1]
Nous allons
étudier particulièrement trois écoles néo-libérales (parmi d’autres). Soit:
1. Le
fonctionnalisme (a) et le néo-fonctionnalisme (b):
(a) Le
fonctionnalisme. D. Mitrany a anticipé, pendant la Seconde Guerre mondiale, les
changements (trends) que nous
subissons actuellement. Quels sont-ils?
i)
Le développement technologique;
ii)
L’accroissement des désirs des individus à avoir un niveau
de vie de plus en plus élevé;
Mitrany affirme que les gens vont peu à peu se rendre compte
de l’existence de ces trends et
laisser la technologie se développer afin de hausse le niveau de vie. De plus,
les cadres nationaux étant trop étriqués face à ces développements, les
organisations internationales vont s’accroître car elles seules peuvent faire
face à ces nouveaux défis. Ces organisations internationales vont apparaître
car à la fois les opinions publiques et les technocrates vont les souhaiter.
Mitrany donne l’exemple de l’expansion des chemins de fer en Europe ou de la
convention sur le Danube. La fonction de communication a donné naissance à une
structure commune, une organisation internationale, chargée de remplir cette
fonction.
(b) Le
néo-fonctionnalisme. E. Haas enrichit la pensée fonctionnaliste en y incluant
des éléments politiques comme l’illustre son livre The uniting Europe (1958). Pour Haas, la coopération sociétale
entraîne la coopération politique. Cette dernière s’établit par
l’apprentissage, dans une perspective d’intégration, afin de dépasser peu à peu
le niveau technocratique. Il nomme cet effet le spillover, l’effet « boule de neige ». Il corrobore son
analyse par les différents paliers de l’intégration européenne qui passa de la
CECA à la CEE, puis à la CE pour parvenir à l’UE. Cependant, l’Europe connut
dans les années 60 des crises dans son intégration et la théorie
néo-fonctionnaliste ne permet de les expliquer. Celles-ci peuvent être
expliquées par le phénomène du fragmental
issue-linkage.
Karl Deutsh, un théoricien de l’intégration dans son sens le
plus large, met lui l’accent sur la communication entre les individus et les
organisations. Il définit la communauté comme un groupe de personnes qui
communiquent plus enter elles qu’avec l’extérieur. Il aussi met en évidence les
différentes communautés de sécurité de l’histoire comme l’Allemagne du 19e
siècle, la Suisse dans son histoire, des Etats-Unis au 18e siècle ou de l’OTAN.
2. L’analyse
des relations transnationales (a) et de l’interdépendance (b):
(a) Keohane
et Nye (1971/1977) estiment que dans les relations internationales, il ne faut
pas seulement tenir compte des relations interétatiques mais aussi des
relations transnationales qui peuvent s’établir par le biais de diverses
organisations comme les ONG, les mouvements politiques, la communauté
scientifique, etc. Cinq effets majeurs résultent de ces relations:
i)
Un changement d’attitude des individus;
ii)
Une introduction au pluralisme international;
iii) Les
Etats sont de plus en plus sous l’influence de ces différents groupes;
iv) Si
certains gouvernements voient les possibilités de leur influence augmenter, la
plupart les voient globalement se réduire;
v)
Les Etats ne sont plus les seuls acteurs dans le domaine de
la politique étrangère avec l’apparition des organisations internationales.
Le problème soulevé par cette interprétation
transnationaliste est le même que celui soulevé par le mode de prise de
décision bureaucratique, c'est-à-dire qu’à vouloir tout expliquer, finalement,
nous n’aboutissions pas à une explication opératoire et pertinente.
(b) La
dépendance mutuelle est une analyse de toutes les situations caractérisées par
des effets réciproques entre des pays ou les acteurs de différents pays.
L’élément essentiel de la compréhension de l’interdépendance est la notion de
coût. En effet, elle seule permet d’établir pourquoi deux acteurs sont
interdépendants (i.e. le coût encouru est trop élevé si un acteur essaie de se
passer de l’autre). Il nous faut donc établir une différence entre
l’interdépendance et l’interconnexion. De plus, il faut faire la distinction
entre deux concepts s’inscrivant dans les coûts de l’interdépendance, soit la sensibilité
et la vulnérabilité. La première est à considérer dans une vision à court
terme, elle est l’aptitude à être affecté par les changements imposés par
l’extérieur avant une réaction de la part du pays concerné. La seconde est à
considérer dans une vision à long terme et représente un coût à assumer (même
après une réaction au défi extérieur). [exemple pétrole Etats-Unis/Japon].
L’interdépendance complexe est un processus possédant trois caractéristiques:
i)
Il y a interdépendance complexe lorsqu’il y a réellement
interdépendance, c'est-à-dire que l’un à besoin de l’autre au travers de
multiples canaux d’interaction (interétatiques, transnationaux,
transgouvernementaux, etc.). Ceci a pour effet des changements d’objectifs de
la part de Etats de cas en cas selon les différents degrés d’interdépendance;
ii)
Il existe différents domaines d’interaction, ils ne sont pas
restreint aux seuls domaines militaire et diplomatique. Ce sont les ressources
de pouvoir qui sont spécifiques à un domaine donné (issue-specific resources);
iii) La
force militaire n’est que peu ou pas utilisée dans un domaine où les
partenaires sont dans une interdépendance complexe.
3. L’institutionnalisme
néo-libéral:
Il s’agit
essentiellement d’une analyse des relations internationales au travers des
institutions. Le concept central de cette théorie est celui de régime. Un
régime[27]
est un ensemble, explicite ou implicite, de:
·
principes, de croyances sur le plan de faits et des
relations de causalité;
·
normes de devoir-être, de comportement (i.e. des droits et
des obligations);
·
règles, des actions spécifiques;
·
procédures de décisions pour prendre et mettre en oeuvre de
choix collectifs;
autour desquels les attentes des acteurs convergent dans un
domaine des relations internationales. Axelrod et Keohane mettent l’accent sur
une série de facteur pouvant expliquer la coopération internationale. Que
pouvons nous remarquer de prime abord dans l’approche de ces deux auteurs?
Premièrement, ils cherchent à établir une synthèse entre certaines perceptions
néo-réalistes et néo-libérales. La conceptualisation institutionnaliste
néo-libérale « crée » une convergence entre le néo-réalisme et le
néo-libéralisme. Deuxièmement, les auteurs font appel à la théorie des jeux
comme outil d’analyse des relations internationales. Cette dernière est une
théorie mathématique de l’analyse rationnelle stratégique, c'est-à-dire qu’elle
est une théorie normative.
Quels sont les mécanismes de construction et d’explication
de la coopération? Nous pouvons les diviser selon plusieurs niveaux:
·
Les acteurs. Le réalisme met l’accent, dans ce cadre, sur le
dilemme de la sécurité (le dilemme du prisonnier de la théorie des jeux). Ce
contexte se révèle souvent pertinent mais pas toujours, il existe en effet
d’autres cadres de préférences des acteurs comme le Stag Hunt où l’option de la coopération mutuelle est meilleure que
celle de l’exploitation de l’un par l’autre. Effectivement nous pouvons
observer empiriquement ce genre de situation dans le système international. Un
autre facteur dont il faut tenir compte est ce que les auteurs nomment l’ombre
du futur (the shadow of the future),
c'est-à-dire que les acteurs perçoivent de leur situation d’interdépendance les
bénéfices futurs d’une coopération actuelle. A cette idée est liée celle de la
permanence des institutions, autrement dit celle d’une vision à long terme.
Enfin, le nombre d’acteurs est un élément dont il faut tenir compte. Un nombre
élevé d’acteurs peut forcé la coopération, d’autant plus si la majorité d’entre
eux décident de « punir » les non-coopérants. Le nombre possède une
fonction de socialisation non négligeable.
·
Les contextes d’interaction. Il peut tout à fait y avoir
différents jeux dans différents domaines d’analyse (d’interaction). Selon les
néo-libéraux, les régimes se développent de plus en plus par une extension de
la communication et des transactions, c'est-à-dire des domaines où la
coopération est beaucoup facile. Dans le domaine de la sécurité, les
néo-libéraux sont nettement moins optimistes. L’ombre du futur n’a pas le même
poids dans ce domaine que dans d’autres (considérés comme mineurs ou
secondaires). Le survie d’un Etat se définit dans le présent et non dans le
futur. C’est la raison essentielle pour laquelle nous connaissons moins de
régimes de sécurité. Dans une certaine mesure, l’arme nucléaire est profitable
pour les régimes de sécurité car elle modifie radicalement la problématique de
la survie pour ses détenteurs. Ces derniers sont doués d’une invulnérabilité
potentielle et il leur est plus facile de coopérer avec les autres au sien d’un
régime de sécurité. Il s’agit d’une des raisons pour lesquelles nous observons
à l’heure actuelle un tel nombre de régimes de sécurité.
IV.4 Ethique et critique du libéralisme
L’anthropologie
libérale est optimiste, elle reconnaît l’homme comme un être doué de raison ce
qui rend la coopération ente les individus et les Etats non seulement possible
mais nécessaire. De plus, le libéralisme et, surtout, le néo-libéralisme
affirme l’existence de mécanismes structurels, de systèmes s’imposant aux
acteurs dans plusieurs domaines, permettant cette coopération. A cela s’ajoute
l’argumentation économiste s’appuyant sur la métaphore de la structure
impersonnelle du marché. Comme nous l’avons remarqué, nous ne pouvons parler de
libéralisme mais des libéralismes. Il existe en effet plusieurs courants
libéraux fort différents. Ainsi, l’anarchisme libéraliste (de gauche ou de
droite) en est un représentant antiétatique dans la mesure où il réfute
l’existence d’institutions étatiques ou para-étatiques. D’un autre côté, le
courant étatique institutionnel se propose d’apporter des réponses à des
problèmes fondamentaux comme le dilemme de la sécurité par le truchement des
institutions. L’institutionnalisme néo-libéral n’est qu’un effort sur le plan
international de réitérer ce qui a été accompli sur le plan national à l’époque
moderne. Ainsi, même dans une situation anarchique, la coopération peut se
développer d’elle-même grâce à des stratégies comme le tit-for-tat qui est, pour Axelrod, la stratégie la plus efficace
dans un monde anarchique dans lequel les acteurs se trouvent dans une situation
du dilemme du prisonnier.
Nous pouvons
faire quelques autres remarques. Le libéralisme, contrairement au réalisme, est
une doctrine volontariste. Elle se veut opératoire dans un monde qu’elle désire
modifier. Ensuite, la doctrine libérale considère les individus comme des
acteurs à part entière de la politique internationale et cela d’autant plus
fortement dans le courant transnationaliste. Nous pouvons aussi remarquer que
l’analyse néo-libérale est beaucoup et même surtout utilisée dans le domaine de
la low politics.
V. Approches critiques et radicales
Ces approches
sont critiques vis à vis du réalisme et sont radicales par leur démarche
extrême dans la critique. Elles le sont dans tous les domaines d’analyse y
compris l’épistémologie. En effet, pour la plupart de ces courants la science
est un moyen de changement, une praxis, et non seulement une méthode
d’interprétation. La science n’est donc pas objective, elle est un instrument
de domination au main de certains acteurs. Il est donc nécessaire d’en faire
une critique radicale. Les différents courants que nous allons aborder se
caractérisent tous par l’accent mis sur trois types principaux d’inégalités:
·
L’inégalité économique. Elle est mise en avant
essentiellement par les tenants de la position globaliste. Ces inégalités se
situent entre les nations, les peuples et, plus particulièrement, entre le
centre et la périphérie de la sphère économique. L’inspiration marxiste y est
la plus grande avec des approches faisant intervenir la dimension de classe,
des exploitants et des exploités, etc.;
·
L’inégalité des sexes. Il s’agit du courant féministe, de
type essentialiste généralement. Ce courant montre que les catégories employées
dans les relations internationales, comme le réalisme, sont des catégories
masculines;
·
L’inégalité paradigmatique. Ce courant post-moderniste
avance qu’il y a une hégémonie paradigmatique, et donc une inégalité
scientifique, ente le réalisme et d’autres courants alternatifs des relations
internationales.
Le globalisme
Quels sont les
postulats de base du paradigme globaliste?
·
Les axiomes sur lesquels se base le courant globaliste sont
l’approche systémiste et économiste;
·
La variable à expliquer est le développement inégal;
·
L’analyse historique est le point de départ de toute
compréhension du développement inégal.
Ce courant
fixe son attention sur la structure, le système, et, avec le libéralisme,
attache une importance particulière au rôle de l’économie dans les relations
internationales. De plus, ce courant possède une autre caractéristique commune
avec le libéralisme: tout deux considèrent que les acteurs internes aux Etats
jouissent d’une grande importance dans la compréhension des relations internationales.
Nous pouvons
distinguer en son sein trois courants:
1. Le
néo-marxisme.
Le point de départ de ce courant est le livre de Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme.
L’analyse léniniste du processus procède comme suit: le capitalisme, voué à la
disparition en raison du phénomène de la baisse tendancielle des taux de
profit, va chercher à survivre durant le plus de temps possible par le moyen de
l’impérialisme qui lui permet de s’étendre sur le globe. Une fois le monde
« conquit », les puissances capitalistico-impérialistes vont se
trouver dans un jeu insoluble, c'est-à-dire que un gain pour l’une des parties
entraîne forcément une perte pour une autre. Un conflit entre ces puissances
est donc inévitable.
Un autre moment fondateur de ce courant est l’idée qu’il
n’existe pas de science en tant que telle mais des pôles paradigmatiques au
service de certains intérêts. Autrement dit, il n’y aurait pas de science mais
des idéologies. A ceci nous pouvons ajouter que les néo-marxistes accordent une
importance prédominante dans leur analyse à l’économie. Ils estiment en effet
que les frontières ne sont que des phénomènes de surface, les phénomènes
structurant le monde étant les grands groupes industriels ou les groupes
monopolistiques;
2. La dependencia. Ce courant a été développé,
essentiellement par des économistes d’origine latino-américaine, afin de
démontrer l’existence d’échanges inégaux entre certains acteurs économiques.
Les raisons de la « dépendance » sont multiples. Premièrement, nous
pouvons affirmer que le terme des échanges se déprécient pour devenir de plus
en plus mauvais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette situation
est perçu comme négative par les pays du Sud, fournisseur de matières premières
« dévaluées » par rapport aux biens manufacturés du Nord. De plus, le
courant de la dependencia estime que
la stagnation et les difficultés économiques des pays du Sud sont explicables
par ce facteur de détérioration des échanges. Deuxièmement, le poids de
l’héritage colonial de l’Amérique latine au travers de pays comme le Portugal,
l’Espagne ou les Etats-Unis, se fait toujours sentir sous la forme du
néocolonialisme;
3. L’économie-monde.
Ce courant a été développé par E. Wallerstein qui se perçoit lui-même comme le
continuateur de la pensée de l’économie-monde de Fernand Braudel au sein des
relations internationales. L’économie-monde est un concept mettant en rapport
un centre et une périphérie. C’est dans ce premier lieu que se développent les
activités économiques les plus importantes pour une période historique donnée.
L’analyse de Wallerstein met l’accent sur une nécessaire division du travail
entre le centre et la périphérie pour produire une efficacité. De plus, non
seulement Wallerstein met l’accent sur une théorisation systémique du monde
économique actuel, il le perçoit aussi comme anarchique, dans le sens d’une
dispersion des centres de pouvoir et de décision en raison de la logique même
du capitalisme qui est de conquérir sans cesse de nouveaux domaines
géographiques et économiques.
Quelles
critiques pouvons-nous apporter au courant globaliste? Premièrement, nous
pouvons remarquer qu’il y a malgré tout un développement économique des pays de
la périphérie. Deuxièmement, nous pouvons formuler une critique concernant la
causalité globaliste: la dépendance est-elle la variable explicative ou à
expliquer? Enfin, dans le prolongement de ce qui précède, nous pouvons nous
poser la question du référentiel de cette causalité (interne ou
internationale?)?
Le féminisme
Le féminisme
est une théorie critiquant celle des relations internationales par la façon
essentiellement masculine dont elle traite du phénomène et que le développement
de cette théorie a été le fait d’hommes, ceci ne pouvant être contesté. Par
exemple, le concept d’anarchie est typique de la manière dont les hommes
perçoivent le monde et agissent dans celui-ci. Le féminisme doit être une
vision libératoire des relations internationales. Pour cette théorie, les rôles
sont établis en fonction de la nature ou de la culture[28].
Ainsi, les hommes sont plus actif sur le plan public alors que les femme le
sont plus sur le plan privé.
Le postmodernisme
Il s’agit
essentiellement d’une critique épistémologique des relations internationales,
dans le sens d’une inégalité des approches paradigmatiques de ces dernières.
Pour ce courant, la légitimité d’une théorie ne se fait pas en fonction de sa
pertinence empirique mais de sa fonction sociale.
[1] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, vol. I, livre II, chapitre
37, Flammarion, 1966.
[2] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, vol. II, livre V, chapitre 111, Flammarion 1966.
[3] ibid., livre V, chapitre 116.
[4] Nous pouvons introduire ici l’idéologie
marxiste-léniniste que nous développerons au chapitre V. Il s’agit d’une
approche critique et radicale pour laquelle la véritable nature des relations
internationales est l’économie et le système capitaliste. Lénine utilise le
concept marxien de la baisse tendancielle des taux de profits qui prévoit que
dans un future plus ou moins proche les tensions propres au système capitaliste
s’exacerberont et entraîneront la révolution du prolétariat. Lénine ajoute que
ce processus peut être ralenti, mais non stoppé, par l’extension mondiale du
capitalisme et le développement de son emprise sur le Tiers-Monde, les taux de
profits y étant plus élevés. Dans l’impérialisme,
stade suprême du capitalisme, Lénine montre que le capitalisme a de belles
années devant lui sur le plan théorique et, sur le plan pratique, il put
vérifier la justesse d’une partie de son analyse. De plus, il y explique les
raisons de la Première Guerre mondiale dans le fait des rivalités entre les
puissances européennes sur leurs développements économiques.
[5] Cf. Wallerstein, The inter-state structure of the modern world-system, in Relations
internationales I.
[6] Ceci nous permet d’introduire une
distinction entre les intérêts concrets, immédiats, réels et les intérêts
stratégiques.
[7] Il s’agit de l’idée fondatrice chez les
libéraux, comme Adam Smith, que le bonheur du plus grand nombre provient de
l’affirmation personnelle. Cette croyance en la rationalité de l’homme
producteur est critiquée pertinemment par Marx, qui reprend l’idée de la ruse
de la raison de Hegel. Le prolétaire se soumet au capitaliste mais celui-ci, en
cherchant son propre intérêt, creuse, en quelque sorte, sa propre tombe car il
cherche à augmenter la production dans l’espoir d’accroître ses profits. Mais à
terme, cela provoque une baisse généralisée des prix, le capitaliste ayant
scier la branche sur laquelle il était, et la disparition du profit tant
convoité.
[8] Chez Waltz, ces deux premiers éléments
sont des constantes. Cependant, tout n’est pas constant par l’existence même de
différents systèmes internationaux, la variation étant du fait du troisième
élément que Waltz met en évidence.
[9] Nous retrouvons l’idée marxienne de
l’infrastructure (ces trois éléments) qui détermine la superstructure
(idéologie, etc.), l’un étant le soubassement de l’autre. La politique des
acteurs est donc fonction du nombre de pôle au sein du système.
[10] Le nombre de dyades se calcule par la
formule
où n est le nombre de pôles différents.
[11] Cette stabilisation provient de la
capacité de riposte d’un Etat au feu nucléaire (second strike capability) qui provoque un avantage indéniable aux
stratégies de défense avec une capacité de défense « totale ».
[12] Don Ross, Pareto equilibrium, correspondance du 14 février 1997.
[13] La modélisation de la situation se fait
de différentes manières selon les variables et les informations considérées.
[14] Waltz propose aussi un équilibre stable
mais dans le sens d’une absence de conflits armés entre les grandes puissances.
[15] Le réalisme classique tend à mettre
l’accent sur les deux motivations alors que le néoréalisme tendrait, lui, à mettre
l’accent sur la motivation défensive.
[16] Il faut noter que la prise ce type de
décision présuppose la simultanéité et
que l’information soit complète, c'est-à-dire que chacune des parties
connaissent à la fois ses préférences et celles de l’autre. Il s’agit d’une
théorie de l’interaction stratégique entre deux acteurs sinon la complexité
proposée serait trop grande. De plus, il est difficile de théoriser un jeux
entre plus de deux acteurs en raison des possibilités de coalition et de la
multiplicité accrue des variables.
[17] Un autre problème ayant été posé par la
SDI (Strategic Defense Initiative), plus connue sous le sobriquet de Star War.
En effet, le développement d’un bouclier spatial de protection contre les
vecteurs nucléaires offre deux possibilités dans la perspective du MAD: une
perspective stabilisante allant dans le sens du principe de l’invulnérabilité
du dispositif nucléaire si ce système ne servait qu’à protéger les missiles ou
une perspective déstabilisante, toujours dans le cadre du MAD, si il s’agit
d’éliminer la capacité de riposte, la second
strike capability, de l’adversaire.
[18] Nous pouvons toujours adopter la vision
« optimiste » de Waltz pour qui « More may be better », si
nous considérons que l’arme nucléaire est dissuasive tant pour l’autre que pour
soi-même.
[19] Par exemple, la métaphore des dominos.
Cette dernière implique plusieurs nécessités analogiques dangereuses lors d’une
analyse. Ainsi, nous trouvons l’interdépendance directe entre les pièces,
l’homogénéité de celles-ci et le mécanisme de transmission qui est externe aux
pièces.
[20] Emmanuel Kant, « Projet de paix
perpétuelle », in Oeuvres
philosophiques, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1986,
t. III, p. 341-342.
[21] ibid, p. 347-348.
[22] ibid, p. 350.
[23] ibid, p. 360.
[24] ibid, p. 361-362.
[25] ibid, p. 362.
[26] Paradoxalement, Pareto démontre que
l’état général parfait (i.e. la concurrence générale parfaite) ne requiert pas
forcément la propriété privée, que celle-ci n’en est pas la condition
nécessaire et ce même si Pareto en est un partisan. Ainsi, une société
collectiviste, communiste, pour autant qu’elle applique le principe de la
liberté des prix peut très bien atteindre un optimum social collectif.
[27] Un régime est un ensemble, explicite ou
implicite, de principes, de normes, de règles et de procédures de décisions
autour desquels les attentes des acteurs convergent dans un domaine des
relations internationales.
[28] Le premier courant étant minoritaire et
le second largement majoritaire.