Relations internationales I par Pierre ALLAN

Xavier GUILLAUME

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I. Introduction

I.1 Comment obtenir la paix? Conceptions de l’ordre international

Nous nous poserons d’abord la question de savoir quelle est la spécificité de la politique internationale par rapport à la politique nationale d’un Etat? Pour ce faire nous pouvons déjà mettre en lumière deux éléments. Premièrement, la guerre est « normale », ou plutôt courante, dans les relations internationales, c'est-à-dire qu’il y a une légitimité de la guerre. Deuxièmement, il n’y a pas de sentiment d’appartenance à une communauté qui serait à proprement parler internationale, le cosmopolitisme n’existe pas.

Ensuite, la politique internationale est caractérisée par une anarchie, dans son sens originel, autrement dit il n’existe pas de pouvoir au-dessus d’un autre, alors que le plan national est caractérisé par la hiérarchie des pouvoirs. En plus, nous pouvons ajouter que les attitudes à l’égard de nos semblables sont différentes suivant le plan sur lequel nous nous plaçons. Pour illustrer ceci nous ferons appel à Thucydide qui nous conte l’oraison funèbre de Périclès à la fin de la première année de guerre contre les Péloponnésiens:

Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’Etat, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s’il agit à sa tête; enfin nous n’usons pas de ces humiliations qui, pour n’entraîner aucune perte matérielle, n’en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu’elles donnent. La contrainte n’intervient  pas dans nos relations particulières; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel.[1]

Et ce que dirent les Athéniens aux Méliens avant de les défaire:

Vos plus fermes appuis ne consistent qu’en espérances à longue échéance et les forces donc vous disposez présentement sont insuffisantes pour vous assurer la victoire sur celles qui, dès maintenant, vous sont opposées. Ce serait la pire des imprudences, si après notre départ vous n’adoptiez pas une résolution plus sage. […] En délibérant sagement, vous éviterez ce malheur et vous conviendrez qu’il n’y a rien d’infamant à céder à un Etat puissant, dont les propositions sont pleines de modération, lorsqu’il vous offre de devenir ses alliés et ses tributaires, en vous laissant la propriété de votre sol. Puisque vous avez le choix entre la guerre et la sûreté, vous ne prendrez pas le plus mauvais parti. Ne pas céder à ses égaux, mais se bien comporter avec les forts, user de modération avec les faibles: voilà les conditions essentielles de la prospérité d’un Etat […].[2]

Les Méliens refusèrent les conditions des Athéniens et Thucydide nous raconte laconiquement qu’une fois les Méliens battus:

[…] [Les Athéniens] massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavages les femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l’île où ils envoyèrent ensuite cinq cents colons.[3]

Quels enseignements sur la paix pouvons-nous tirer de ces textes? Que pour parvenir à la paix sur le plan international il faut mettre sur pied ce que l’on a réussi à faire sur le plan national. Autrement dit, nous avons deux stratégies, en terme d’institutions sur le plan international, afin d’établir la paix. Premièrement, nous pourrions mettre en place une hiérarchie, l’ONU en est un exemple. Deuxièmement, nous pourrions créer un sentiment d’identité mondiale, le droit international public en est une tentative.

Nous pouvons développer l’idée ci-dessus, celle de l’instauration de mécanismes de résolution de conflit, en prenant un exemple historique pertinent. Celui-ci sera l'après Première Guerre mondiale et les diverses stratégies de l’ordre international de Versailles. Tout d’abord, quelle était la situation au sortir de la guerre en 1918-1919? L’armistice est signée le 11 novembre 1918, l’Allemagne est vaincue, la révolution menace, la Russie est en pleine guerre civile, le nord industriel de la France est dévasté, la Grande-Bretagne affaiblie, l’Autriche-Hongrie dissoute et les Etats-Unis apparaissent comme la première puissance mondiale. Trois stratégies ont été développées pour que le type de guerre à laquelle on avait assisté ne se reproduise plus. Nous allons les aborder suivant trois points: la perception de la situation (a), le remède à apporter (b) et une critique de la stratégie adoptée (c). Ces trois stratégies peuvent être identifiées à trois personnes différentes, Lloyd George pour la Grande-Bretagne, Clemenceau pour la France et Wilson pour les Etats-Unis.

La stratégie de la Grande-Bretagne prévoit l’établissement d’un ordre « à la Metternich », autrement dit réintégrer l’Allemagne dans le concert des nations. Il s’agit là du concept d’équilibre des forces cher à l’Angleterre commerçante depuis le 19ème siècle. (a) Les Anglais craignent la Russie bolchevique et la menace qu’elle fait peser sur l’Allemagne en proie à de graves difficultés. De plus, ils connaissent mieux que quiconque le lien entre l’économie et la politique. La réintégration de l’Allemagne permettrait non seulement le redémarrage économique de ce pays, et celui de l’Europe centrale, mais par la même occasion couperait l’herbe sous les pieds des Spartakistes, réduisant d’autant les tensions propres à cette région. Enfin l’Angleterre tirerait économiquement parti du redémarrage allemand étant, avant guerre, l’un de ses principaux partenaires. La division des classes prédomine l’analyse anglaise car la Grande-Bretagne entend préserver l’ordre prévalant à la veille de la Première Guerre mondiale. Il s’agit donc d’une politique conservatrice et réactionnaire. Que faut-il faire alors? (b) Premièrement, il faut aider l’Allemagne économiquement, ensuite, il faut intervenir contre les bolcheviques et tenter de renverser Lénine ou lui créer suffisamment de problèmes. Troisièmement, il faut recréer la force de l’Allemagne pour qu’elle puisse s’opposer à l’URSS naissante. (c) Même si la Grande-Bretagne, et d’une certaine manière les Etats-Unis, ont suivi cette stratégie elle n’a pas été concrétisée de manière conséquente dans le traité de Versailles car elle postule qu’il peut y avoir un contrôle sur ce qui se passe à l’intérieur d’un pays. De plus, la France était contre cette stratégie qui « passait l’éponge » sur la guerre, de même en Grande-Bretagne des politiciens et les anciens combattants étaient majoritairement contre et aux Etats-Unis on craignait qu’en payant les ennemis d’hier, les alliés d’aujourd’hui ne remboursent pas les dettes de guerre contractées auprès d’eux. Cette stratégie peut être définie comme réaliste.

La stratégie française prévoit d’imposer un ordre « à la carthaginoise », c'est-à-dire appliquer une politique répressive contre l’Allemagne. (a) Les Français possèdent un sentiment d’infériorité face aux Allemands à cause de la guerre de 1870-1871, de la Première Guerre mondiale et des 40 millions de Français qui ne font guère le poids face à 60 millions d’Allemands. Ils pensent qu’une nouvelle guerre est inévitable et que le seul moyen d’éviter cette funeste perspective est d’éliminer le problème allemand en maintenant ce pays dans une faiblesse suffisante. (b) Les Français, pour ce faire, entérinent ce principe dans le traité de Versailles en imposant à l’Allemagne une armée quasi symbolique et des indemnités de guerre faramineuses permettant d’atteindre l’économie allemande et de faire payer « au Bosch » le déficit français qui s’élève au 7/8 des dépenses publiques de 1918. (c) Les Anglais comme les Américains estiment que les Français vont trop loin et, contrairement à eux, voient l’impasse dans laquelle les mènent cette stratégie sur une longue période comme l’illustrent leurs propres stratégies. La stratégie française ne permet pas de résoudre les problèmes de la guerre.

Les Américains, et surtout le président Wilson, veulent instaurer une sécurité collective, l’ordre « wilsonien ». (a) Pour Wilson, la Première Guerre mondiale est le résultat, en particulier, du système d’alliances qui prévalait à l’aube du conflit. Ce système fit qu’un conflit local dégénéra en conflit mondial. L’idée qu’il avance dès 1916 est que nul ne peut être neutre si la paix mondiale est en jeu. (b) Sur cette idée il va créer la Société des Nations, qui devait être l’endroit où les problèmes internationaux globaux et locaux devaient être discutés. La Société des Nations est essentiellement un système anti-agression, c'est-à-dire que toute agression est mise hors-la-loi et punie. Wilson part du principe que si tout le monde est assuré que l’agresseur sera puni il n’y aura plus d’agresseurs. La conséquence de ce principe, d’un point de vue théorique, est la fin des alliances et c’est ce qu’espérait Wilson. Ce système est un système dogmatique dans le sens où ce principe est considéré comme toujours vrai. En outre ce système maintient la société des nations telle qu’elle existait au moment de son établissement. Il s’agit donc d’une stratégie conservatrice, mais non réactionnaire, comme l’est la politique d’équilibre des forces britannique. (c) La critique théorique que nous pouvons apporter à cette stratégie est celle de la théorie de l’action collective et des biens publics. Cette théorie démontre pourquoi une action collective ne peut fonctionner car tous les participants ne pensent de toute façon qu’à leurs intérêts propres. Comme un bien public est public par définition, il se pose alors la question de son coût, ou plus précisément la question de savoir qui va payer le coût de ce bien.

Le principe de la Société des Nations peut fonctionner si tous les Etats se disent que tous les autres Etats vont réagir à une quelconque agression à leur égard, c'est-à-dire si tous les Etats possèdent un sentiment de sécurité en regard d’une possible agression. Or se pose alors la question pour un Etat de savoir, lorsqu’un autre Etat est agressé, s’il va intervenir militairement pour le soutenir contre l’Etat agresseur. Si les Etats sont d’accord de bénéficier à titre personnel de la sécurité collective, ils ne le sont pas quand il s’agit de payer le coût de cette sécurité; même s’ils sont conscients qu’ils en seraient tous bénéficiaires. Mais, comme nous l’avons vu, chacun pense à son intérêt propre. Attardons-nous sur la théorie de l’action collective et des biens publics, avancée par Paul A. Samuelson et Mancur Olsen. Ils se posent la question de savoir comment il est possible, dans les conditions avancées plus haut, de parvenir à la création d’un bien public lorsque personne n’a intérêt à y participer. Nous avons trois réponses, la première, c’est la force comme l’illustre l’idée du contrat social de Rousseau: tout le monde doit se soumettre à un Etat puisque tout le monde en sera le bénéficiaire. Sur le plan international cette idée est illustrée par les grandes puissances ou par une puissance hégémonique, comme les Etats-Unis, qui ont pu imposer l’instauration de la Société des Nations. Nous pouvons aussi donner les exemples des pax sovietica (et americana) et de la multiplication des conflits dans l’ancien glacis soviétique depuis sa disparition. Le deuxième cas, c’est celui où les bénéfices obtenus sont commensurables, c'est-à-dire plus grands que les coûts que chacun doit payer; ceci étant illustré par le travail de groupe. Troisièmement, il s’agit de créer des biens privés qui sont donnés seulement à ceux qui contribuent aux biens publics, nous pouvons prendre l’exemple des associations comme le TCS.

Les résultats de la confrontation de ces différentes stratégies, de ces différentes visions fondamentales, furent un compromis boiteux. Nous trouvons dans le traité de Versailles plusieurs éléments appartenant à chacune de ces stratégies, il n’y a donc pas eu de volonté générale. Ainsi, l’Allemagne va se sentir injustement humiliée et haïr le diktat de Versailles; la France, devenue faible, se divise profondément dans un clivage gauche/droite; la Grande-Bretagne n’est plus la puissance dominante de l’Europe; l’URSS est occupée par ses problèmes intérieurs et les Etats-Unis, ne voulant plus être pris dans la fourmilière européenne, tendent vers l’isolationnisme.

Quelle est la pertinence actuelle, didactique, de ces observations? Tout d’abord, en terme historique, les vainqueurs de la guerre n’ont pas réussi à s’accorder sur la question de savoir si il fallait détruire ou non l’URSS. Ceci n’est pas explicite dans le traité de Versailles, mais cette idée est le parchemin dont est fait le traité. D’ailleurs, la reconnaissance de l’URSS par la Grande-Bretagne n’interviendra qu’en 1924 et en 1933 (!) par les Etats-Unis. Selon certains historiens nous pouvons trouver les sources de la guerre froide dans ces années 1918-1919 ainsi que dans le traitement que subit ultérieurement l’URSS. En terme théorique, nous voyons déjà poindre le conflit idéologique entre le libéralisme économique des Etats-Unis et le communisme de l’URSS[4]. Deuxièmement, nous assistons à la fin des empires ainsi qu’à celle de l’idée coloniale en Europe. Il s’agit du début de la prise en charge des peuples par eux-mêmes illustrée par le principe d’autodétermination. Troisièmement, nous observons une situation multipolaire avec un pôle prédominant, les Etats-Unis, qui bien qu’isolationnistes n’en restent pas moins puissants. Finalement, c’est le début de la sécurité collective au travers de la Société des Nations qui est le premier pas vers sa quasi universalisation avec l’ONU. En fait, nous remarquons que la situation internationale des années 20 ressemble beaucoup à notre situation actuelle.

I.2 Le développement de la discipline des relations internationales au 20ème siècle

Le début de la discipline des relations internationales se situe à la fin de la Première Guerre mondiale, dans les années 20-30. Nous la caractériserons comme étant la phase idéaliste. L’exemple prééminent de cette phase est la pensée de Wilson pour qui le conflit, n’ayant pas débouché sur des gains territoriaux majeurs, illustre l’inutilité de la guerre. La Première Guerre mondiale est une guerre que personne ne voulait vraiment telle qu’elle a eu lieu. Le courant idéaliste critique la mauvaise perception qu’on les Etats entre eux, chacun voyant chez les autres les plus viles intensions. De plus, les dirigeants n’ont pas suffisamment rendus de comptes à la population qui seule a souffert de la guerre. Ensuite, ce courant remet en cause la finalité et le fondement du système des alliances et le type d’organisation militaire et technique qui a poussé les Etats dans un effet de spirale en raison du système de la mobilisation. En effet, les analyses de l’époque voulaient que le premier qui attaque ait un avantage stratégique décisif; ainsi le premier qui mobilisait, selon les stratèges d’avant guerre, du fait de l’efficacité de ce système grâce aux chemins de fer, était quasiment sûr de l’emporter. Il y a donc, dans cette organisation militaire, une tendance forte à l’escalade. Enfin, le courant idéaliste pense que les tensions sous-jacentes peuvent être éliminées par l’instauration de démocraties parlementaires, puisque les conflits sont le choix des élites et des autocraties. Après la Première Guerre mondiale, la réflexion sur les relations internationales cherche à créer une matière propre. Cette réflexion se développe essentiellement parmi les puissances « satisfaites » de la Première Guerre mondiale, à savoir la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. L’idéalisme possède un contenu fortement normatif, que nous retrouvons dans l’idée que ce conflit doit être le dernier de ce type, il base son analyse sur la démocratie et l’homme rationnel, car ce dernier ne veut pas faire une guerre dont il sera la chair à canon de ses dirigeants. En résumé, l’idéalisme cherche à accomplir le bien-être de l’humanité.

Le second courant de la discipline des relations internationales est celui du réalisme, il se situe pendant la période 1940-1950. Ce retour de manivelle par rapport à l’idéalisme peut être associé, mais pas seulement, à E. H. Carr et à son livre Twenty years crisis (1939). Carr attaque l’idéalisme comme étant une utopie se traduisant par la préséance du désir sur la réalité et des objectifs sur l’analyse critique. Selon lui, il faut analyser le monde tel qu’il est et non comme il devrait être. Les relations internationales doivent étudier l’être et non le devoir-être. Il montre les différents échecs de l’idéalisme comme la Société des Nations, les diverses tentatives de pacification comme le pacte Briand-Kellogg (1928) ou celui de Locarno (1925). Il faut revenir à Machiavel qui propose une lecture très moderne des relations internationales même s’il ne s’intéresse qu’à la figure du prince. Ainsi, l’histoire n’est qu’une suite de causes et d’effets qu’il faut comprendre, en outre ce n’est pas la théorie qui induit la pratique mais l’inverse, de même que la politique n’est pas fonction de l’éthique mais son contraire puisqu’elle est le reflet des intérêts personnels. Un des représentants les plus influants de ce courant est Hans Morgenthau qui dans son Politics among nations (1948) tente pour la première fois de produire une théorie scientifique des relations internationales, c'est-à-dire faisant abstraction de la nature humaine. Les hypothèses de Morgenthau sont les suivantes: premièrement les Etats-Nations sont les acteurs les plus importants dans les relations internationales, de plus il faut établir une distinction entre la politique nationale et étrangère, enfin la politique internationale est une lutte pour les pouvoirs et, accessoirement, pour la paix ensuite. Pour les réalistes, ce qui est au centre de la politique internationale c’est la sécurité. En cela,les travaux de Morgenthau ne sont qu’un reflet de son époque.

Dans le années 50-60, la critique comportementaliste se développe, il s’agit d’un courant des sciences sociales modernes faisant irruption dans l’étude des relations internationales. La critique comportementaliste est essentiellement une critique méthodologique des relations internationales. Un des représentants de cette critique est David Singer qui introduit l’idée des niveaux d’analyse, c'est-à-dire de différents types d’explications suivant le plan sur lequel on se place. Ainsi, pour lui, l’idée de guerre et de paix est à situer en fonction des images. Il y a trois grandes images, c'est-à-dire des niveaux d’analyse. Premièrement il y a l’individu puis le plan national et enfin le système international. L’approche comportementaliste s’est peu à peu diluée dans les autres approches.

Dans les années 70 s’est développé le néo-libéralisme avec lequel se sont formés les concepts de transnationalisme et d’interdépendance. Le néo-libéralisme ne considère pas que les Etats soient les principaux acteurs des relations internationales, il y intègre les organisations internationales, les multinationales ou les ONG. Le néo-libéralisme pense que la low politics, de par la multiplication des acteurs qu’il affirme, est tout aussi importante dans les relations internationales que la high politics, c'est-à-dire les politiques de sécurité et de paix interétatiques. De plus, la distinction entre la politique nationale et internationale n’est pas aussi claire et nette, en effet, la politique intérieure peut avoir un impact plus ou moins important sur la politique extérieure. En résumé, les relations internationales se font aussi grâce aux facteurs transnationaux, à savoir des acteurs nationaux non réductibles aux Etats. Enfin, le néo-libéralisme intègre la notion d’interdépendance, c'est-à-dire une analyse économique des relations internationales. Afin d’éviter toute mésentente, rappelons que le néo-libéralisme est un progrès par rapport au réalisme dans les relations internationales, il s’agit d’une vision généreuse et positive des relations internationales, qui vise la coopération, la libération des pauvres et la paix.

Dans les années 80 s’est développé le néo-réalisme qui est une réponse critique au transnationalisme et à l’interdépendance. Le premier auteur que nous pouvons considérer comme néo-réaliste est Kenneth Waltz qui dans A theory of international politics (1979) développe une conception de la politique étrangère cherchant consciemment à se situer constamment au troisième niveau d’analyse de Singer pour pouvoir expliquer les événements internationaux. En clair, il est dans la logique du système, et non des personnes ou des Etats, qu’il y ait des guerres ou la paix. Ce courant cherche aussi à replacer le réalisme dans l’économie, il s’agit d’apporter un éclairage réaliste aux phénomènes économiques internationaux. Cette conception des relations internationales a développé aussi la théorie de la stabilité hégémonique, c'est-à-dire que la stabilité prévaut lorsque une grande puissance peut imposer sa conception aux autres, comme c’est le cas pour le modèle des trente glorieuses où l’on voit les Etats-Unis fonder des institutions financières internationales de type libéral (les accords de Bretton Woods) afin de soutenir leur vision idéologique.

A l’heure actuelle, nous assistons à une assez grande convergence entre le néo-libéralisme et le néo-réalisme tout en ayant intégré la critique comportementaliste. En parallèle avec ces grands courants nous avons les courants néo-marxistes, celle de la « dependencia » de certains économistes de la CNUCED ou encore celle de l’économie-monde[5]. Ces courants ont tous en commun d’être des approches critiques et radicales.

 

II. Le réalisme

II.1 Le réalisme classique et ses origines

II.1.1 Origines et précurseurs

L’historiographie est toujours celle des « vainqueurs », elle est celle du présent puisqu’on cherche à retrouver les précurseurs a posteriori et donc on élimine les éléments de désaccord ou de « déviance ». Nous nous reporterons au premier article de Viotti et Kauppi dans le recueil de texte Relations internationales I, Realism: The State, Power, and the Balance of Power.

II.1.2 La pensée de Hans Morgenthau

Dans son livre, A theory of international politics: the struggle for power and peace, Morgenthau développe essentiellement le concept de pouvoir. Toute politique s’inscrit face au pouvoir, elle vise à le prendre, le garder et l’accroître. Le pouvoir est toujours le but ultime de toute politique. Le pouvoir c’est le contrôle des hommes sur la pensée et l’action d’autres hommes. Morgenthau définit une typologie des Etats suivant les différents objectifs politiques qu’ils possèdent. Cette typologie est en trois parties. La première est celle des Etats cherchant le statu quo, c'est-à-dire la non remise en cause de l’ordre existant. La seconde est celle des Etats cherchant à accroître leur pouvoir, autrement dit des Etats pratiquant une politique impérialiste et la troisième est celle des Etats cherchant le prestige. Cette typologie est à mettre en parallèle avec les trois formes générales du pouvoirs qui sont le garder, l’accroître et le montrer. La typologie de Morgenthau utilise la notion de pouvoir dans un sens relatif, elle manque de rigueur également quant à la définition de ses termes et aux problèmes de référentiels que pose toute application de cette typologie.

La question centrale que se pose Morgenthau et avec lui le réalisme classique est celle de savoir ce qu’est le pouvoir et comment il est possible de le mesurer. Si Morgenthau ne développe pas beaucoup la première question, il s’attarde plus sur la seconde. Ainsi, il pense que le pouvoir national est divisible en plusieurs éléments qui se classent dans deux catégories fondamentales. La première, la catégorie « stable », regroupe des éléments comme la géographie ou les ressources naturelles, c'est-à-dire des éléments qui varient selon le contexte matériel et technique. La seconde catégorie, les éléments dit « changeants », regroupe des éléments comme la capacité industrielle, la population, la qualité des diplomates ou la préparation militaire. Il ne s’agit donc pas d’éléments purement matériels comme précédemment. Nous remarquons que tous ces éléments caractérisant le pouvoir sont assez flou, d’autant plus qu’il faut, selon Morgenthau, les ajouter les uns aux autres, ceci nous posant un grave problème d’incommensurabilité. Il nous prévient aussi des erreurs communes que l’on peut commettre lorsque l’on cherche à évaluer le pouvoir. Tout d’abord il ne faut pas traiter le pouvoir comme une notion absolue, l’analyse devant se situer sur le plan relatif. Deuxièmement, il ne faut pas considérer le pouvoir comme quelque chose d’acquis et troisièmement il ne faut pas se concentrer sur une seule composante du pouvoir mais sur la multidimensionnalité de ce concept.

II.1.3 L’équilibre des forces

Pour Morgenthau, il y a quatre façons d’obtenir la paix sur le plan international. Premièrement, si l’opinion public internationale et une certaine morale l’imposent. Deuxièmement, la paix peut être établie à travers le droit international. Troisièmement, cette paix peut devenir réalité si on instaure un gouvernement mondial, c'est-à-dire une puissance hégémonique quasi « absolue » qui peut imposer ses vues à n’importe qui (coalitions inclues). Enfin, La paix peut être amenée, ou tout du moins la guerre peut être limitée, à travers l’équilibre des forces. Seule cette dernière solution paraît possible pour Morgenthau puisque les autres lui semblent pratiquement irréalisable et seulement théoriquement possible. Il pense que le concept d’équilibre des forces provient de la nature même des relations internationales, à savoir que les différents efforts que produisent les Etats-Nations se trouvent finalement en concurrence et qu’un équilibre peut émerger de manière spontanée dans certaines circonstances. Il s’agit à la fois d’une position réaliste, par sa prise en compte de la nature de l’homme, et moraliste, par sa considération pour l’instauration de la paix.

Mais qu’est-ce que l’équilibre des forces? Morgenthau en donne plusieurs définitions. La terminologie d’équilibre des forces décrit donc différentes choses que nous pourrions classifier en différents niveaux. Tout d’abord nous avons le niveau théorique systémique pour qui l’équilibre des forces décrit un état dans lequel le pouvoir est redistribué de manière plus ou moins égale entre les différents pôles du système international. Ensuite, nous trouvons le niveau théorique national pour qui l’équilibre des forces est une politique particulière, la politique de l’équilibre des forces, c'est-à-dire une politique que suivent les Etats pour obtenir précisément cet équilibre. Il faut établir une distinction fondamentale entre ces deux niveau car le premier se situe sur le plan du système international alors que le second se situe sur le plan de la politique intraétatique. Enfin, il y a le niveau théorique « historiographique » où la terminologie d’équilibre des forces est utilisée simplement pour décrire une situation d’équilibre ou de déséquilibre.

Quelles sont les différentes méthodes pour réaliser cet équilibre?

1.    Il y a le fameux adage: « il faut diviser pour régner »;

2.    Les différents systèmes de compensation comme la réalisation d’un équilibre au dépend d’un tiers (la Pologne du 18ème siècle par exemple);

3.    La politique d’armement;

4.    Les alliances;

5.    Le balancier, à savoir une puissance qui dans sa politique introduit explicitement la volonté de préserver l’équilibre des forces dans le système international;

L’équilibre des forces a permit, entre 1815 et 1914, d’éviter des conflits d’envergure entre les grandes puissances, à l’exception peut-être de la guerre franco-prussienne de 1870-71. Pour arriver à cet état des choses, les différentes méthodes évoquées plus faut ont été mises en oeuvre mais les quatrième et cinquième l’on été plus particulièrement. Ainsi, au 19ème siècle, tout essai, toute tentative hégémonique, pour modifier les rapports de force se voyait rapidement contrecarrée par une coalition défensive contre cette (ces) puissance(s) offensive(s). En effet, selon le concept de la rationalité des acteurs, ici les Etats-Nations, et si chaque puissance est plus ou moins comparable, chacun va tendre vers la recherche de l’équilibre des forces par différents moyens. C’est pourquoi le 19ème siècle est une suite de flux et de reflux d’alliances et de coalitions défensives sur le plan international. Et à la question de savoir pourquoi les différents Etats veulent assurer un équilibre nous pouvons répondre qu’ils veulent simplement assurer leur propre sécurité et non appliquer une idée d’équilibre international[6]. Que pouvons retirer de l’analyse de ce modèle? Tout d’abord, l’objectif du système de l’équilibre des forces est celui de la préservations de ce système entre les grandes puissances et elles seules. Deuxièmement, il s’agit avant tout d’un système purement opératoire et donc amoral.

Quelles sont les conditions pour obtenir cet équilibre des forces?

A.   Il faut un nombre substantiel d’Etats de puissance comparable (mulitpolarité), à savoir 5 ou plus dans l’idéal;

B.   Il faut un contrôle des autres et de l’évolution de la situation par des moyens externes comme les alliances;

C.   Il faut que la plupart des Etats soient en faveur du statu quo;

D.   Il faut posséder une volonté de changer rapidement d’alliance si cela devient nécessaire (alliances flexibles);

E.   Il faut que les puissances du « statu quo » soient prêtent à faire la guerre pour maintenir le système international;

Quelles sont les modifications qui eurent lieu à la fin du 19ème siècle et qui firent que le système de l’équilibre des forces ne marcha plus au 20ème? Tout d’abord il y a eu des changements de nature technologique ce qui posa des problèmes avec les conditions B et C évoquées plus haut. En effet, dans le premier cas, les changements technologiques se font à des vitesses différentes parmi les grandes puissances ce qui induit que l’ancien contrôle externe par les alliances put être remplacé par un contrôle interne comme l’accroissement de la puissance militaire. Il s’agit de l’exemple de l’Allemagne durant la période qui s’étend de 1871 à 1914. Les modifications de la condition C découlent de ce qui vient d’être évoqué car l’augmentation de la puissance de certains Etats les poussent à remettre en cause la condition du statu quo. Ensuite, nous pouvons montrer les effets du nationalisme sur les conditions C et D. L’exemple type de modifications apportées sur la condition C par le nationalisme est le cas de l’Autriche-Hongrie dont les nationalismes provoquent des tendances centrifuges que cet Etat était prêt à contrôler en éliminant les facteurs déstabilisants intérieurs et extérieurs comme la Serbie qui se faisait la championne d’une propagande panslave. En ce qui concerne la condition D nous pouvons évoquer l’antagonisme franco-allemand sur l’Alsace et la Lorraine qui illustre qu’il y a des limitations à la flexibilité du système des alliances. Enfin, il y a les effets de la démocratie; ils touchent essentiellement la condition E. Pour illustrer ceci nous pouvons citer l’exemple de la Grande-Bretagne et des difficultés que connu son gouvernement à expliquer à sa population les changements permanents d’alliances et la politique cynique de l’équilibre des forces. En effet, nous voyons que la politique britannique de cette période est des plus ambiguës et qu’elle manque de clarté comme sur la possibilité de violation de la neutralité belge par l’Allemagne.

Tout ce que nous venons d’évoquer a pour conséquence la rigidification des alliances, ceci allant à l’encontre même du principe d’équilibre des forces. De plus, cette rigidification est renforcée par les différentes crises qui se produisent entre 1900 et 1910 comme les deux crises marocaines de 1905 et 1911 et la crise bosniaque de 1908-09. Nous sommes à ce moment dans la situation fondamentale établie par les réalistes comme étant le dilemme de la sécurité, c'est-à-dire que tout effort consacré pour accroître sa sécurité peut être vu par les autres comme un accroissement de leur propre insécurité. Nous pouvons nous poser dès lors la question suivante: comment est-il possible de développer sa propre sécurité sans augmenter l’insécurité des autres?

Il y a plusieurs stratégies qu’un Etat peut suivre pour augmenter sa sécurité:

1.    Le développement de ses propres forces (contrôle interne);

2.    Le développement d’alliances avec d’autres Etats (contrôle externe);

3.    Diviser ses ennemis par divers moyens comme la propagande;

4.    Le recours à des organisations internationales;

Les points 1, 2 et 4 peuvent provoquer des sentiments d’insécurité chez les autres. Ainsi, pour le premier et le second point, les autres Etats peuvent se poser la question de savoir pourquoi un Etat développe sa capacité militaire ou cherche à s’allier avec un autre. Un exemple actuel qui pourrait illustrer le quatrième point serait l’extension prévue de l’OTAN vers les pays de l’est et les inquiétudes russes. En conclusion nous pouvons dire que le dilemme de la sécurité nous apprend qu’un Etat ne peut assurer sa sécurité sans penser aux effets que cela peut provoquer chez les autres.

II.1.4 Critique

Les critiques que nous pouvons apporter à la pensée de Morgenthau sont la faiblesse de sa typologie, par sa terminologie peut rigoureuse en autre, et celle de sa mesure du pouvoir qui n’est ni opératoire ni rigoureuse.

La critique que nous pourrions apporter au concept d’équilibre des forces est qu’il s’agit d’un concept incertain car il n’existe pas de méthodes sûres pour mesurer cet équilibre. De plus, ce concept se base sur une idée rationaliste et froide des choses. Enfin, l’équilibre des forces butte sur le fait que chacun cherche plutôt sa sécurité maximale (dilemme de la sécurité). L’équilibre des forces requiert une culture de cet équilibre et elle existait au temps de la diplomatie et des hommes d’Etat du 19ème siècle.

II.2 Le néo-réalisme

Le néo-réalisme est une vision inter-étatique et non inter-nationale (dans son sens libéral). Kenneth Waltz dans A theory of international politics (1979) tente de dépasser les critiques que l’on pouvait faire sur Morgenthau et d’épurer la théorie réaliste en recherchant son « essence ». Il propose une théorie du système international et veut rester à ce niveau d’analyse car il est le seul moyen de compréhension des actions des acteurs qui sont des membres de ce système. Ce dernier impose des contraintes déterminantes aux actions et en ce sens Waltz ne possède aucunement une vision holiste des relations internationales. La seule donnée ayant de l’importance est le système, les autres facteurs comme la religion, la psychologie, la politique intérieure, l’économie dans une certaine mesure sont secondaires. Pour Waltz, l’essence des relations internationales se situe dans l’anarchie, c'est-à-dire dans l’absence d’ordre car il n’y a pas de puissance hiérarchique se situant au-dessus des autres. De plus, il estime que cette situation anarchique des relations internationales oblige les Etats a développé des positions réalistes. La théorie de Waltz est révolutionnaire par l’élimination nécessaire d’un certain nombre de facteurs pour permettre le développement d’une théorie générale des relations internationales.

Par contre, Waltz est contre le réductionnisme dont la base d’analyse se situe au niveau des unités et insiste sur les caractéristiques et le comportement de ces unités, comme la caractérisation des régimes (islamiste, démocratique, oligarchique, etc.), pour expliquer les relations internationales. Pour Waltz, au contraire, la politique extérieure des Etats n’est pas l’élément le plus important dans l’explication des relations internationales. Ainsi, pour les réductionnistes, le système international est la somme des Etats, de leurs décisions et de leurs interactions. Le niveau d’analyse se situe donc au niveau de la 2e image de l’analyse des relations internationales, à savoir les Etats-Nations. Cette vision est celle d’une perception « par le bas » du système international, autrement dit depuis le niveau dans lequel on se situe. Waltz, au contraire, établit une distinction entre la politique extérieure et le système international puisque, selon lui, un ensemble de facteurs interviennent entre les objectifs des Etats (qui sont changeants) et les résultats de la politique étrangère de ceux-ci (qui sont stables). Il y a donc un élément extérieur qui intervient entre les deux moments évoqués et cela permet au système international de rester stable, la disparition des Etats suite à un conflit interétatique étant très rare, et Waltz de remarquer que l’ont peut observer une certaine permanence dans les relations internationales.

Waltz soutient donc une perspective systémique, autrement dit une vision partant du système, à savoir l’ensemble du système international qui impose une certaine manière d’être et d’agir aux unités du système par ses aspects contraignants et façonnants. Le système international est donc une structure qui s’impose à ses unités, nous nous situons dès lors au niveau de la 3e image du système international, à savoir une vision « par le haut ». Waltz estime que l’étude des relations internationales s’est trop concentrée dans celle des politiques extérieures des Etats avec pour conséquence une multiplicité des théories du fait qu’à chaque nouveau conflit une nouvelle configuration des causes est à chaque fois établie. Il s’agit donc de résoudre le problème de la construction des théories des relations internationales actuelles en évitant de construire une histoire des relations internationales qui ne résout rien. Pour obtenir aspect pratique et de là avoir la volonté de parvenir à empêcher des conflits, il faut, selon Waltz, construire une théorie des relations internationales seule capable de servir de base à la construction d’une éthique pratique. Il s’agit donc de développer une théorie des relations internationales faisant état des régularités du système. Mais pourquoi utiliser le systémisme? Car l’utilisation de la structure lui permet d’intégrer les régularités dans une théorie et parce que la structure se forme de trois éléments essentiels:

1.    Le principe d’arrangement, c'est-à-dire la hiérarchie au niveau interne et l’anarchie au niveau international. En cela, la théorie de Waltz s’inspire directement de la microéconomie. Il y a en effet une analogie entre les concepts microéconomiques d’homo economicus, à savoir la rationalité de l’homme consommateur et producteur, la recherche de son propre intérêt, et de marché qui naît spontanément de l’interaction des différents agents économiques[7], et les concepts appartenant au système politique international comme le self-help, autrement dit le fait que chacun ne peut compter que sur soi-même et ses propres forces, et l’idée de la survie d’abord, c'est-à-dire que les Etats cherchent en premier lieu leur survie et non pas le pouvoir comme le pensait Morgenthau. Ainsi, le système politique international est un système où chacun s’aide soi-même, chacun étant seul, et comme dans le système économique, chacun en cherchant à survivre définit le système international (le marché). Le processus pour aboutir à ce résultat est la sélection darwinienne, le fameux « struggle for life, survival of the fittest », mais aussi les théories malthusiennes, qui permettent de faire l’économie d’une rationalité raffinée en instituant que la rationalité apparaît par imitation chez les Etats qui suivent ceux qui réussissent le mieux et qui sont par définition rationnels;

2.    Les caractéristiques des unités, les Etats, sont des dérivés, des conséquences de la structure. Les Etats sont souverains car ils appartiennent à un système de self-help. En généralisant nous pouvons dire qu’ils assurent tous la même fonction, autrement dit il n’y a pas de différenciation entre les Etats. Le système international socialise les Etats, c'est-à-dire qu’il induit un processus par lequel il transforme ses membres afin qu’ils deviennent semblables à lui. Par imitation, les Etats sont rationnels et tendent au respect des moeurs et des règles du système, comme peut l’illustrer l’intégration de l’URSS au système international après la Révolution bolchevique, malgré son idéologie impérialiste et révolutionnaire[8];

3.    La distribution des ressources à l’intérieur du système est envisagée en terme de pôles ou de grandes puissances. Waltz distingue donc entre le système unipolaire, sur lequel il ne s’étend pas trop car ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci est déterminant pour le système ceci allant l’encontre des ses prédicats, le système bipolaire et multipolaire[9].

A partir de ces trois éléments, nous pouvons déduire des régularités dans le comportement des Etats à l’intérieur du système:

1.    La guerre est un phénomène normal du fait du self-help;

2.    Il y a, à la fois, indépendance de la politique internationale et interdépendance de la politique nationale des unités du système car la structure internationale limite la coopération en raison du dilemme de la sécurité, avec la question du gain relatif, et de la sécurité même qui pose une limite à l’interdépendance acceptable;

3.    Comme chaque Etat ne se préoccupe que de lui-même, personne ne peut se préoccuper du changement de la structure;

4.    Le système anarchique possède ses vertus propres. Ainsi, la force pouvant être utilisée les manipulations peuvent être limitées, les demandes modérées et la recherche de solutions diplomatiques encouragées. La Realpolitik ou raison d’Etat est l’élément de base de la vision systémique de Waltz. Les prédicats de la Realpolitik sont que les Etats possèdent des intérêts (la survie en premier lieu et d’autres dépendant des circonstances), subissent des contraintes dues au système international et sont rationnels dans leurs démarches. Ceci posé, nous pouvons mesurer le succès d’une politique en mesurant la préservation et le renforcement de l’Etat;

5.    L’équilibre des forces. Il nécessite deux conditions soit l’anarchie du système et la volonté de survie des Etats au sein du système. Notons que cet équilibre peut tout à fait se produire en l’absence d’intention de l’obtenir, c'est-à-dire qu’il peut intervenir automatiquement comme c’est le cas actuellement en Afghanistan. Cet équilibre est produit par deux moyens, l’un interne l’autre externe;

6.    Waltz est contre la vision conventionnelle voulant qu’un système multipolaire soit plus stable qu’un système bipolaire. Le premier offre une flexibilité permettant, par sa rapidité intrinsèque, de rétablir l’équilibre et ce d’autant plus si un Etat dit « balancier » choisi de suivre une politique d’équilibre des forces. Mais pour Waltz, la flexibilité a pour conséquence une augmentation de l’incertitude et de la possibilité de faire un mauvais calcul. La bipolarité permet, au contraire, une baisse de l’incertitude et un maintien du statu quo voulu naturellement par les deux grandes puissances antagonistes. S’il existe plus de risques de conflits dans un monde multipolaire, les conséquences d’un conflit dans le monde bipolaire seront beaucoup plus graves.

II.3 Comment faire une analyse de Realpolitik

Nous allons prendre l’exemple de l’article de Thomas Christensen, Chinese Realpolitik, et garder en mémoire les régularités évoquées ainsi que l’identification de la Realpolitik faite plus haut. Christensen part de sa propre conception réaliste qu’il dit retrouver dans la politique extérieure chinoise actuelle. Selon lui, les conceptions des hommes d’Etat chinois sont tout à fait réaliste dans le sens classique du terme. Christensen montre toute une série d’analyse pouvant être tirée du dilemme de la sécurité propre à la Chine:

1.    Les suspicions résultants de ce dilemme font que la Chine possède des perceptions, des attentes et procède à des extrapolations qui vont dans le sens d’une hausse de l’insécurité chez les autres;

2.    L’attitude chinoise à l’égard du Japon est fonction à la fois, Christensen tenant à cette distinction, de conceptions réalistes et historiques. A travers des moyens internes, la Chine cherche à « balancer » (balancing) la menace du Japon dans la région pour trouver un équilibre des forces. Elle procède de la même manière à l’encontre des Etats-Unis et de la Russie. La deuxième composante de l’analyse de ces relations sino-japonaises est l’histoire. Celle-ci s’éloigne de la conception néo-réaliste mais est souvent utilisée dans les études réalistes. La Chine, donc, garde en mémoire l’occupation japonaise durant les différentes guerres qui eurent lieu entre les deux pays et plus particulièrement celle des années 30 et 40. Cette dernière est bien plus présente dans les esprits chinois que ne l’est la guerre de Corée. Ce sont ces raisons historiques qui font que la menace japonaise est perçue comme plus importante que celle des Etats-Unis alors que ce dernier pays est objectivement tout aussi puissant militairement dans cette région que le Japon si ce n’est plus;

3.    Christensen note aussi l’importance de Taiwan dans la politique extérieure de la Chine. Celle-ci s’oppose à une indépendance de jure de Taiwan, même si cette indépendance existe de facto. Encore une fois, l’attitude de la Chine vis-à-vis de son voisin est fonction de la conception réaliste et de l’histoire. A première vue, selon Christensen, une analyse purement réaliste aurait peine à expliquer cette volonté de réunification. Cependant, M. Allan n’est pas d’accord. Ce dernier estime que la conception de l’intérêt national, que nous trouvons dans le réalisme, explique cette volonté. En effet, l’intérêt national tend à la préservation de l’unité nationale et l’intégrité territoriale. D’un point de vue historique, et là l’argumentation de Christensen se situe au niveau des unités, le nationalisme chinois justifie cette volonté de réunification car, selon lui, le parti communiste chinois ayant perdu toute justification idéologie s’est « réfugié » dans la justification nationaliste;

4.    Enfin, Christensen analyse la politique des Etats-Unis dans la région qui est de rester au Japon, à la fois pour être présent dans cette région et pour maîtriser le Japon, et de ne pas soutenir l’indépendance, tout du moins de jure, de Taiwan.

II.4 Structure du système international, la fin de la guerre froide, notre avenir et la paix

Nous allons prendre comme exemple l’analyse néo-réaliste de Mearsheimer faite en 1990 sur l’avenir de l’Europe. Le scénario de base de son analyse est la fin complète de la guerre froide et le retrait total des forces américaines et soviétiques de l’Europe. Il rappelle qu’une dissolution de l’URSS serait dangereuse et un grand facteur de déstabilisation. Les conséquences de cette situation seraient une hausse des crises majeures et des probabilités de guerre et ceci pour plusieurs raisons. Premièrement, le système multipolaire est moins stable car il y a une augmentation des dyades[10], les relations entre deux Etats dans le système international, conflictuelles, des asymétries de pouvoirs possibles et de la probabilité de mauvais calculs des intensions et du pouvoir. Deuxièmement, il y a un changement de la nature de la puissance militaire et Mearsheimer en propose quatre scénarii axés sur la dissuasion nucléaire:

1.    Une Europe dénucléarisée. Il ne l’envisage pas car cela serait déjà peu plausible et de toute manière dangereux car la dissuasion nucléaire stabilise les relations internationales[11];

2.    Un statu quo. Mais cela provoquerait chez nombre de pays, comme l’Allemagne ou les pays de l’Est, une réaction d’escalade vers la nucléarisation de leurs pays, c'est-à-dire de prendre des mesures internes contre la menace des autres Etats possédant l’arme nucléaire;

3.    Une prolifération mal gérée. Elle provoquerait une augmentation de la possibilité de conflits en Europe;

4.    Une prolifération bien gérée doublée d’une politique d’équilibre des forces menées par certains Etats. Telle est la solution que Mearsheimer nous propose. Il s’agit pour lui de nucléariser l’Allemagne et que les Etats-Unis, ainsi que la Grande-Bretagne, par leur position excentrée face à l’Europe, jouent ce rôle de l’équilibre des forces.

Le raisonnement de Mearsheimer tient au fait qu’il considère l’arme nucléaire comme stabilisante et que l’Allemagne cherche à assurer sa sécurité. La grande critique que nous pouvons faire à Mearsheimer, et que les institutionalistes lui font, est que le statu quo, au travers d’organisations comme l’OTAN, est tout à fait envisageable.

II.5 Ethique et critique du réalisme

Il nous faut distinguer l’éthique de la science même si elles sont liées à un certain niveau d’analyse. Nous traiterons d’abord de l’éthique puis de la critique du réalisme classique.

Le réalisme présuppose une anthropologie conservatrice et pessimiste, il présuppose que les hommes et les Etats sont mauvais. Morgenthau insiste sur ce qui importe sur le plan international c'est-à-dire la sécurité et la survie de l’Etat. Sa vision « idyllique » des relations internationales est celle de l’Europe du 19e siècle quand il y avait un « concert des Nations ». Mais à quoi était-il dû? Premièrement, les aristocrates avaient le contrôle de la politique internationale. Deuxièmement, on peut parler à cette époque de société internationale, les Etats acceptant certaines normes « universelles ». Or, au 20e siècle, se produit des changements comme la démocratie et son influence sur la politique internationale ainsi que le passage de normes « internationales » à des normes nationales.

C’est pourquoi Morgenthau pense nécessaire une morale dans les relations internationales. Il est contre, par exemple, la justification morale de la politique étrangère, ce qu’il appelle l’« idéologie éthique », c'est-à-dire que derrière des principes moraux se cachent des intérêts particuliers. Il condamne aussi l’absolutisme moral, ce qu’il appelle le « sentimentalisme », car il obscurcit la nature du politique et se concentre sur une seule valeur morale au détriment des autres. En revanche, il est pour l’« intérêt national » qu’on peut définir en terme mesuré comme la sécurité nationale, à savoir la préservation de l’intégrité et des institutions nationales. Et ceci pour deux raisons au moins. Premièrement, il y a une obligation morale de protéger ses citoyens. Comme la société internationale est toujours en conflit et en concurrence, un acte d’altruisme international se ferait au dépens de ses propres citoyens. Deuxièmement, si chacun poursuit son intérêt national alors, par l’équilibre des forces, on atteindre l’ordre pour tous, la stabilité, c'est-à-dire une situation sans conflits armés importants. Morgenthau nous propose donc une éthique de la responsabilité, de la « raison d’Etat », c'est-à-dire pour l’Etat et ses citoyens. Les dirigeants devant être bons si possible et méchants si nécessaire.

La critique principale que nous pouvons apporter au réalisme est qu’il contribue à perpétuer par ses modes de pensée le système, même si l’intention est de le changer. Maintenant nous allons nous appliquer à apporter une critique de la conception néo-réaliste et cela sur cinq points:

1.    La conception de Waltz est statique et ne se pose pas la question de savoir qu’est-ce qui provoque des changements de système, comment ils se produisent ou comment il est possible de changer le système;

2.    Pour Waltz, les caractéristiques des unités résultent du système international, c'est-à-dire qu’elles sont fonction du système. Mais, ces caractéristiques peuvent très bien être fonction des unités elles-mêmes comme l’illustre l’exemple historique du passage de la féodalité à la modernité où l’on voit bien que la nature même du monde féodal est fondamentalement différent de celui du monde moderne;

3.    L’idée de fongibilité des ressources est très importante pour les néo-réalistes. Il pense que le pouvoir militaire, le plus important de tous, est transférable dans d'autres domaines comme l’économie. Mais un problème se pose, comment se fait-il alors que les plus puissants ne l’emporte pas toujours comme le montre les exemples du Viêt-nam ou de l’Afghanistan? Deux lignes de défense principales permetteraient d’expliquer cela:

(a)      Le processus de conversion. Les puissants ont perdus par leur incompétence, par mauvais calcul, de par la difficulté de convertir des ressources de pouvoir dans des influences;

(b)      L’asymétrie des motivations. Le plus faible est souvent le plus motivé car l’objet de la dispute est plus important pour lui, parfois vital, que pour le fort;

La critique principale que l’on peut faire au néo-réalisme est que les ressources sont difficilement transposables d’un domaine (issue) en un autre;

4.    L’intérêt national tel que le définit Waltz, est-ce la sécurité ou la domination? Il ne nous dit rien des politiques extérieures au sein du système. Ceci illustre la force et la faiblesse du systémisme, à savoir une théorie simple mais qui perd de sa force au moment des prédictions et c’est la cinquième critique;

5.    Les prévisions sont limités à la nature du système plutôt que sur les événements;

Finalement, nous pouvons donner les points positifs du réalisme. Tout d’abord, nous pouvons noter la pertinence du réalisme, ne montre-t-il pas le monde tel qu’il est? Deuxièmement, cette théorie est d’une grande simplicité et, troisièmement, elle permet, par sa simplicité, l’« armchair analysis », autrement dit il n’y a pas besoin d’être un spécialiste dans un domaine pour déduire les motivations, les raisons ou les causes d’événements.

 

III. Analyse de la prise de décisions

L’analyse de la prise de décision s’intéresse à la manière dont les décisions sont prises et va même au-delà en cherchant à prévoir les actions des acteurs, c'est-à-dire une analyse de leur marge de manoeuvre.

III.1 L’étude de la politique étrangère

L’analyse de la politique étrangère va au-delà de l’analyse de la prise de décision en raison de la prise en compte de la situation géopolitique. Nous allons développer cette étude selon trois principaux modes de prise de décision, soit la décision rationnelle, la décision stratégique et la décision cognitive. Ces trois analyses de la prise de décision mettent l’accent sur l’individu. Enfin, nous étudierons les décisions organisationnelles et bureaucratique qui mettent plutôt l’accent sur une approche institutionnelle des relations internationales.

La question de l’analyse de la prise de décision est celle de l’argument pragmatique, de l’action, de l’acteur. Les néoréalistes, par exemple, ne font que constater, ils ne disent pas grand chose de l’agir et de l’action. Il s’agit là, d’une problématique soulevée par Waltz, en effet, si nous cherchons une théorie générale de la politique étrangère des Etats, nous constatons que nous ne pouvons avoir une approche scientifique de la politique étrangère, autrement dit qu’il n’est pas possible de développer une théorie générale. C’est pourquoi Waltz choisit de développer une vision systémique. Notons, toutefois, qu’il s’agit là d’une approche pessimiste des possibilités offertes dans ce domaine.

Le mode de prise de décision requiert beaucoup de données sur les Etats et les individus. Ainsi, beaucoup de variables doivent être considérées et un grand nombre de données recueillies. De plus, ces dernières ne sont pas toujours, pour ne pas dire le plus souvent, à disposition. Parallèlement à ce phénomène, il y a, au contraire, une surabondance de données. La question essentielle devenant donc celle de savoir quel poids donner à ces différentes informations.

III.2 Décision rationnelle: la crise des missiles de Cuba

Le cours d’économie politique, dans son approche microéconomique, est un cours de décision rationnelle comme le montre la description des éléments fondateurs d’une décision rationnelle:

a      Il faut définir les buts et les objectifs. Ce sont des variables indépendantes et explicatives, ils sont présupposés. Le qualificatif de rationnel ne s’utilise pas pour les objectifs, ceux-ci possèdent une rationalité interne qui leur est propre;

b      Il faut définir les moyens, les instruments, les alternatives qui se présentent et auxquels on peut avoir recours;

c      Il faut évaluer les conséquences de l’utilisation de ces moyens et instruments.

La décision rationnelle fait correspondre les moyens, en pensant aux conséquences, aux buts. L’analyse rationnelle est une analyse de la relation entre les moyens et les fins. En pratique, la décision de choisir des moyens, dont les conséquences ont été prévues, doit nous amener le plus proche possible de nos objectifs. Il s’agit d’une analyse coûts/bénéfices avec un examen des alternatives possibles.

La rationalité présuppose-t-elle une information parfaite? Non, les acteurs peuvent s’arrêter, dans leur analyse, aux conséquences qu’ils prévoient. Mais, une prise de décision rationnelle ne signifie pas forcément que les conséquences en seront bénéfiques. Nous pourrions dire que l’un des signes d’une décision non rationnelle est la non utilisation des informations mises à disposition. Comment peut-on constater empiriquement qu’une décision a été rationnelle?

·       L’intégration et la synthèse des objectifs et des moyens, c'est-à-dire un calcul coûts/bénéfices explicite pour les valeurs données;

·       Il faut montrer que les Etats considèrent les différents moyens qui s’offrent à eux;

·       Il faut analyser et évaluer les conséquences;

·       La décision rationnelle, si une nouvelle information nous parvient, doit pouvoir intégrer cette dernière dans le processus de décision. Il s’agit du processus d’apprentissage.

Nous ne pouvons pas parler de décision rationnelle quand:

·       Au sein de l’explication de la décision se trouve une autre variable que celles que nous devons considérer comme fonction des acteurs;

·       Au sein de l’explication de la décision nous faisons intervenir des forces agissant à l’insu de l’acteur.

Une autre question est celle de savoir si nous pouvons parler de rationalité lorsque ce n’est pas un individu mais un groupe qui prend une décision. Une décision en groupe, pour qu’elle soit définie comme rationnelle, doit être prise comme si elle l’avait été par individus, c'est-à-dire du moment que les objectifs publics ont été clairement établis, les moyens choisis et les conséquences discutées.


La crise des missiles de Cuba

Nous allons pratiquer une analyse de décision rationnelle dans le cadre de la crise des missiles de Cuba qui eu lieu en octobre 1962. En connaissant les informations à disposition des Etats-Unis comment pouvons nous analyser si la décision prise a été rationnelle?

Premièrement, il s’agit d’évaluer les objectifs des Etats-Unis, nous pouvons les réduire à la sécurité nationale, à la défense des intérêts internationaux. Ensuite nous devons évaluer les moyens et leurs conséquences.

Moyens

Conséquences

1. Ne rien faire

+      empêche l’escalade

-      équilibre stratégique

-      perte de crédibilité

2. Pressions diplomatiques

+      négociation

-      les missiles deviennent opérationnels

-      perte de crédibilité

3. Approche secrète de Fidel Castro

+      séparer Fidel Castro de l’URSS

-      URSS décideur, pas Fidel Castro

4. Invasion

+      éliminer les missiles

+      éliminer Fidel Castro

-      affrontement direct avec l’URSS

-      réaction de l’URSS (Berlin?)

5. Attaque aérienne « chirurgicale »

+      réponse efficace, ferme et limitée

-      faisabilité?

-      pertes soviétiques, réaction de l’URSS

-      « Pearl Harbor in reverse » (B. Kennedy)

6. Blocus

+      réponse intermédiaire

-      missiles en place restent

Finalement, nous voyons bien que le choix optimal était celui du blocus et des menaces.

III.3 Décision stratégique: théories des jeux; négociation et dissuasion

Nous utilisons ce type d’analyse lorsqu’il y a interdépendance et interaction entre les acteurs. Comment est-il possible de faire ce type d’analyse, que doit-on postuler?

La réponse, statistiquement et normativement, est que l’autre acteur est rationnel, il cherche à atteindre ses objectifs. Le postulat de rationalité est essentiel car il s'agit du mode de décision que les acteurs s’attribuent entre eux. Le réalisme présuppose que les Etats vont s’occuper de leurs propres intérêts. La théorie des jeux est une analyse de la rationalité, un développement du concept de rationalité dans certaines circonstances. Elle n’a aucune prétention d’un discours sur la rationalité et n’est à considérer que comme une illustration des faits et non une explication.

Procédons, à titre d’exemple, à une analyse des relations internationales, du point de vue des Etats-Unis, entre les Etats-Unis et la Russie sur la problématique du désarmement. Nous pouvons établir un tableau, reflétant deux préférences américaines (a et b) comme suit:

Nous partons du principe que la variable explicative est le comportement et que ce qui est expliqué est la décision. De plus, nous prendrons comme convention que le pire est représenté par le chiffre « 1 » et que le meilleur sera le chiffre « 4 », le reste allant dans l’ordre croissant.

Ce premier tableau, cas (a), part de postulats que nous avons établis sur les préférences des acteurs. Ici, nous pouvons dégager les règles d’actions des Etats-Unis. Premièrement, il s'agit d’éviter le pire, ce qui équivaut à garder l’armement (1). Deuxièmement, il faut voir si le pays a choisi une stratégie dominante (sure-thing principle), s’il y en a une. Pour les Etats-Unis, dans ce cas, il s’agira de garder l’armement car quoi que fasse la Russie, les résultats de la première ligne sont meilleurs que dans la seconde (2).

Imaginons maintenant que les Russes aient les mêmes préférences que les Etats-Unis:

Line Callout 3 (No Border): décisionLine Callout 3 (No Border): décision

Selon les règles (1) et (2) la Russie va désarmer et les Etats-Unis garder leur armement. Mais que se passe-t-il si la Russie possède des préférences similaires (symétriques)?

Line Callout 3 (No Border): décisionNous voyons ici apparaître la problématique dilemme de la sécurité (dilemme du prisonnier en théorie des jeux). Même si il est préférable pour les deux, collectivement, de désarmer, chacun, individuellement, choisira de garder son armement. Enfin, si nous observons le postulat d’une symétrie « complète » entre les Etats-Unis et la Russie:

Si, maintenant, nous prenons comme préférences des Etats-Unis le cas (b):

Nous voyons que pour les Etats-Unis, la première règle reste d’éviter le pire, c'est-à-dire de conserver son armement. Par contre, il n’y a pas de stratégie dominante (3>1 mais 2<4), la première ligne n’est pas systématiquement la meilleure quoique fasse la Russie (cela équivaut aussi pour la seconde ligne). Dans ce cas, éviter le pire c’est aussi éviter le meilleur. A partir de ce tableau, nous pouvons effectuer plusieurs raisonnements. Le premier part du postulat que les Etats-Unis désarment (3®1Þ[1;3]) au temps t, notons que dans cette situation nous avons un postulat que nous pouvons qualifier d’irrationnel. Au temps t+1, les Russes désarment (3®4Þ[4;4]). Enfin, au temps t+2, les deux pays restent dans la même situation qui est stable. Le second raisonnement part du postulat que les Etats-Unis ne désarment pas au temps t, en conséquence de quoi La Russie ne désarme pas non plus [3;2]. Et finalement, rien ne se passe. En conclusion, si les deux gardent leur armement, ils vont rester en [3;2] ou si l’un ou l’autre désarme ils vont se retrouver en [4;4], de même si les deux se décident à désarmer. Nous avons donc deux équilibres stables:

Ils résultent de la congruence entre les Etats-Unis (1®3 ou 1®4) et la Russie (1®2 ou 1®4). Ces différents raisonnements que nous avons tenu proviennent d’une méthode crée par John Nash et les équilibres que nous atteignons grâce à cette méthode sont nommés les équilibres de Nash. Ces derniers, une fois atteint, ne peuvent plus être modifier pour péricliter l’équilibre.

« "Pareto equilibrium" is a slightly odd locution, but a definition would go as follows: Begin with the notion of a Nash equilibrium. This is a set of strategies in a game such that no agent i, given the strategies of the other agents, has an incentive to change her own. Although the best-known example of a game, the Prisoner's Dilemma, has only one equilibrium, most games have several or many equilibria. Now, among these, some may be *Pareto efficient*. This means that there is no equilibrium such that, relative to the one in question, at least one player would receive a higher payoff and no player would receive a lower one. One equilibrium e1 *Pareto dominates* another, e2, if in e1 at least one player receives a higher payoff than she does in e2, and no player receives a lower payoff than she does in e2. One may also speak in such cases of e1 being *Pareto-superior* to e2. The reason it's slightly odd, however, to talk about Pareto *equilibria* is that the case where Pareto-efficiency is most often discussed is that of the Prisoner's Dilemma. In that case, there is a set of strategies - where both players cooperate - that is Pareto-superior to the game's only equilibrium, where both players defect. However, there is no "Pareto equilibrium" here, because the Pareto-efficient set of strategies is *not* an equilibrium. That's precisely why Prisoner's Dilemmas are things to try to avoid getting into![12] »

Le dilemme de la sécurité, du prisonnier

Nous pouvons modéliser[13] ce dilemme comme suit:

Line Callout 3 (No Border): équilibre de Nash

L’équilibre de Nash nous amène à un équilibre stable[14] dans le sens où aucun des parties ne va modifier cette situation. La situation [3;3] est un équilibre instable car une modification de la situation est toujours possible. Nous pouvons définir deux types de motivations pouvant expliquer ces modifications. Premièrement, il peut s’agir d’une motivation offensive. c'est-à-dire qu’une des parties cherche à prendre un avantage sur l’autre (vision d’un gain relatif). Deuxièmement, il peut s’agir d’une motivation défensive puisqu’une des parties est consciente de la situation instable elle peut prendre les devants d’une future action offensive de son adversaire[15].

Le modèle de l’assurance, le Stag Hunt

Nous pouvons modéliser cette problématique comme suit:

Line Callout 3 (No Border): équilibre de NashLine Callout 3 (No Border): équilibre de Nash

Il y a deux équilibres de Nash ([2;2] et [4;4]) et dans les deux cas nous partons de la situation [2;2]. Mais dans ce modèle, les deux vont chercher le gain minimum pour que l’autre n’obtienne pas le gain maximum. [meilleure explication ?]

Comment se sortir du dilemme du prisonnier et du Stag Hunt?

Nous avons différentes solutions:

1      Il s’agit d’une solution théorique de la théorie des jeux. La rationalité que nous envisageons dans notre problématique est beaucoup trop étroite et pauvre. Pour pouvoir réellement atteindre le dilemme, il faut présupposer que les parties ont des besoins égoïstes. En d’autres termes, c’est en conceptualisant le dilemme de la sécurité (du prisonnier) que nous le créons. Cette critique présuppose elle-même une autre nature de la réalité humaine que celle que se propose d’étudier le réalisme mais qui est bel et bien existante;

2      La solution du « salami ». Il s’agit de la politique des petits pas, c'est-à-dire celle d’une agrégation lente des résultats. Nicholson appelle cette politique un jeu itératif, séquentiel;

3      La solution de la stratégie conditionnelle (tit-for-tat). Elle est définie par deux règles, à savoir qu’une des parties coopère une première fois et qu’ensuite elle suive ce qu’a fait l’autre partie la fois d’avant.

Jeu de la poule mouillée, du Chicken

Nous pouvons modéliser ce jeu comme suit:

Line Callout 3 (No Border): équilibre de NashLine Callout 3 (No Border): équilibre de Nash


Nous pouvons illustrer ce jeu avec la guerre du Golfe (1991):

Line Callout 3 (No Border): équilibre de Nash

En fait, les préférences de Sadam Hussein sont celles de la poule mouillée alors que celle de George Bush sont celles du dilemme du prisonnier. Le jeu est asymétrique dans le sens où pour Sadam Hussein le pire c’est le conflit et que pour George Bush le pire c’est de perdre. Nous voyons très bien que dans la théorie des jeux, si il y a un changement de préférence alors il y a un changement fondamental du jeu.

Nous avons plusieurs moyens de sauver la théorie des jeux. Premièrement, nous pouvons arguer du fait que les préférences réelles n’étaient pas celles que nous avions présupposées. Deuxièmement, nous pouvons affirmer que les acteurs ne sont pas rationnels ce qui ne permet pas à la théorie des jeux d’être à son meilleur emploi puisqu’elle postule le contraire. Enfin , il n’y a pas eu un manque d’élément fondamental [?].

Nous devons nous poser la question de savoir d’où viennent les préférences et les jeux? Dans la théorie des jeux cela est simple, il sont données, autrement dit, il s’agit des variables explicatives. Selon Aggarwal et Allan ils devraient être expliqués. Ces deux auteurs cherchent à développer une théorie de l’origine des préférences. Comment pouvons nous analyser l’explicatif, les variables explicatives? Il nous faut développer plusieurs points:

1.    L’époque considérée, ses acteurs, ses stratégies et ses institutions doivent être stables. Autrement dit, ce premier ensemble de variables explicatives doit être constant;

2.    L’arène des négociations (i.e. l’objet des négociations) est une variable selon les cas envisagés;

3.    Les contraintes s’exerçant sur les acteurs. Elles sont fonctions de la situation individuelle, soit selon les trois niveaux d’analyse:

(a)      Le système: les ressources d’ensemble, overall resources, c'est-à-dire les ressources existant dans les autres domaines que ceux définit par l’arène de négociation;

(b)      Le domestique soit le niveau interne des acteurs considérés: la stabilité de la coalition interne négociant sur le plan extérieur;

(c)      L’individuel soit le niveau cognitif, la perception de la situation, de sa définition: les ressources propres au domaine, issue.

Toutes ces mesures de la situation sont grossières et dichotomiques. En cela, elles possèdent une grande part de subjectivité. Ce qui est expliqué, ce sont les préférences contraintes, autrement dit les jeux et donc le résultat des négociations (critère de Nash)[16].

Prenons un exemple concret, celui de la négociation entre les Etats-Unis et la Colombie sur le problème du trafic de drogue. Cette analyse pratique se déroule selon plusieurs points:

1.    Il faut définir l’arène de négociation:

(a)      Le domaine: la lutte contre la production et le commerce de la drogue en Colombie;

(b)      Les acteurs: le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique et le gouvernement de la Colombie;

(c)      Les stratégies: pour les Etats-Unis, comme pour la Colombie, il s’agit d’être plus ou moins coopératif en fonction de l’autre;

2.    Il faut coder les ressources de pouvoir:

(a)      Le plan systémique: les Etats-Unis ont des ressources d’ensemble importante alors que pour la Colombie celles-ci sont faible;

(b)      Le plan domestique: les Etats-Unis jouissent d’une forte coalition stable, alors que la stabilité interne de la Colombie serait plutôt instable;

(c)      Le plan individuel: les ressources dans le domaine, issue resources, des Etats-Unis sont plutôt faible alors qu’elles sont fortes pour la Colombie;

3.    Il faut enfin appliquer la théorie d’Aggarwal et d’Allan sur la prédiction et la post-diction [cf. texte 3, p. 312, figure 3.7: The deduced constrained preference orderings from Row’s perspective]

(a)      Ainsi pour les Etats-Unis, les préférences contraintes sont du type du dilemme du prisonnier, dans le cas où les ressources dans le domaine serait forte [IS 1], ou du type Stag Hunt, dans le cas ou elles seraient faibles [IS 3]. Pour la Colombie, les préférences contraintes seraient du type du « jeu du héros » [IS 6].

Nous pouvons modéliser cet exemple comme suit. Soit les Etats-Unis dans une situation de Stag Hunt:

Line Callout 3 (No Border): Equilibre de Pareto

L’équilibre de Pareto est une situation optimale du point de vue collectif, autrement dit, au moins un des acteurs s’en tire mieux et l’autre (ou les autres) ne s’en tirent pas moins bien. Le problème de cette situation est qu’elle est instable.

Ou bien, si les Etats-Unis se trouvent dans le dilemme du prisonnier:

Line Callout 3 (No Border): Equilibres de Nash et de Pareto car (4;3) > (3;1) et (2;2)

La dissuasion

Le phénomène de la dissuasion se retrouve dans plusieurs domaines. Le premier que nous allons analyser est celui du terrorisme. Nous allons pour ce faire nous aider d’un schéma que nous propose Nicholson [fig 4.5 ?]:

Faisons maintenant deux remarques liminaires:

1.    Il ne s’agit aucunement ici d’un jeu simultané mais séquentiel, c'est-à-dire que les terroristes agissent en premier et le gouvernement ensuite, etc.;

2.    Toute la problématique se situe dans l’identification du calcul rationnel et celle du processus de dissuasion.

Selon ce schéma, le gouvernement va se montrer intransigeant car si les terroristes se rendent ils « perdent » 200 points alors que si ils abattent leurs otages ils en « perdent » 300. Si nous suivons totalement ce raisonnement, les terroristes ne devraient même pas initier leur action! Rappelons que Nicholson estime que les terroristes ne sont pas prêts à mourir, qu’ils préfèrent l’option de la survie. Cette situation se rapproche du jeu de la « poule mouillée », soit:

Quelles sont les stratégies pour sortir  du cadre [dans le cadre ?] d’un jeu de type « poule mouillée »:

a.    Prétendre que nos coûts de conflits sont faibles;

b.    Prétendre ou se mettre en situation du dilemme du prisonnier et offrir une dissuasion crédible comme les Etats-Unis durant la crise des missiles de 1962;

c.    Invoquer des raisons éthiques ou morales, c'est-à-dire se dire prêt à souffrir pour ce type de motifs;

d.    « La vengeance est douce », on s’est fait mal mais on a fait souffrir l’autre [reprendre ?];

e.    Simuler l’irrationalité.

Un autre type de dissuasion que nous pouvons aborder est la dissuasion nucléaire. Nous pouvons en définir deux types:

1.    La situation de la dissuasion mutuelle ou MAD (Mutual Assured Destruction). Globalement, il s’agit de la situation dans laquelle nous nous trouvons, chacune des parties possédant une capacité de riposte, second strike capability. Cette dissuasion nécessite deux choses, c'est-à-dire l’invulnérabilité de son dispositif nucléaire et la vulnérabilité des otages du feu nucléaire. Par exemple, les soldats américains sur le sol européen sont les otages des Russes, ils sont le prétexte d’une intervention américaine. C’est pourquoi nous pouvons observer une volonté européenne de les maintenir en Europe. C’est ce que l’on appelle le trip-wire effect. Il se pose plusieurs problèmes à la doctrine MAD dont celui de la crédibilité[17]. En effet, si la dissuasion fonctionne alors il ne se passe rien, mais si elle ne fonctionne pas?, si une des parties décide d’agir? Que faut-il faire? Appuyer sur le bouton? La politique MAD n’est donc pas crédible, c’est pourquoi il a été développé une autre doctrine, celle de la réponse graduée;

2.    La situation de la réponde graduée, flexible response. Il s’agit de la mise en place d’une échelle d’escalade nucléaire dont chaque niveau appel une riposte proportionnelle. En fait, la doctrine de la réponse graduée est une critique de l’automatisme de la doctrine MAD. En effet, si la dissuasion fonctionne, alors tout le monde sait qu’il n’y aura pas d’holocauste nucléaire entre les parties, autrement dit le risque de conflit nucléaire est nul. Cela permet donc tous les jeux à un niveau subnucléaire, conventionnel. Pour les tenants de cette doctrine, si on neutralise la menace nucléaire par la dissuasion, il existe toujours une possibilité d’escalade dans le conflit conventionnel. Une autre critique faites à la doctrine MAD est qu’elle est dangereuse, dans le sens de l’échec de la dissuasion, les conséquences étant le risque de l’hiver nucléaire. Le danger de la doctrine de la réponse graduée est d’éliminer la différence de valeur qualitative entre le nucléaire et le conventionnel. Le nucléaire devient dès lors conventionnel et l’on se retrouve dans une situation où le nucléaire a plus de probabilité d’être utilisé[18].


III.4 Décision cognitive: comment expliquer la guerre froide?

Pour expliquer la décision cognitive, nous allons commencer par deux exemples concrets. Il s’agit des interprétations données par Benyamin Nétanyahou et M. Dulles, c'est-à-dire leurs conceptions cognitives, aux concessions faites par leurs ennemis respectifs, les Palestiniens (accords de paix) et les Soviétiques (retrait des troupes soviétiques de l’Autriche en 1955). Pour les deux, si il y a eu concession de la part de leurs ennemis c’est parce qu’ils étaient faibles et qu’ils ne pouvaient faire autrement, autrement dit, dans l’esprit de ces deux personnages, leurs ennemis le restent tout comme ils demeurent fondamentalement agressifs. En d’autres mots, le changement d’attitude n’est pas fondamental mais fonction du contexte.

Le problème crée par ce type de raisonnement provient du fait qu’il part d’un a priori négatif, c'est-à-dire que le changement d’attitude n’est pas perçu comme possible, alors que ces types de changements sont existants, pour preuve ceux de MM. Perez et Rabin quant à l’analyse de la situation isräelo-palestinienne. Du moment que nous tenons compte d’un processus de changement alors nous procédons à une décision rationnelle. La prise de décision cognitive se fonde sur d’autres bases que l’analyse rationnelle. Ainsi, même si nous avons conscience de la complexité du monde et de la multiplicité de l’information et des théories, nous demeurons souvent coincer dans des idées simples et arrêtées sur le monde. La non perception, ou la non prise en compte, de cette complexité et multiplicité est révélatrice du mode de fonctionnement cognitif et non rationnel de l’esprit. Les cognitivistes montrent cela en mettant l’accent sur deux points:

1.    La complexité du monde n’est pas perçue sur le plan interne de la personne, c'est-à-dire que cette dernière peut se proposer à elle-même des objectifs contradictoires;

2.    La complexité du monde n’est pas perçue dans son plan externe, c'est-à-dire que la personne procède d’un raisonnement analogique grossier et s’aide d’images fortes possédant une grande puissance évocatrice[19].

Quelles sont les catégories de distinction empirique entre la décision rationnelle et la décision cognitive?

décision rationnelle

décision cognitive

·       nouvelles informations intégrées

·       nouvelles informations peu intégrées

·       décisions tendent à être complexes

·       décision tendent à être simples (peu d’éléments et utilisation de l’analogie)

·       lenteur de la décision

·       rapidité de la décision

Pour illustrer ceci nous donnerons l’exemple de la perception américaine à l’origine de la guerre froide. Mais nous en préciserons d’abord le contexte.

Pendant la Seconde Guerre mondiale l’URSS était l’alliée des Etats-Unis, il s’agissait de combattre le Japon et l’Allemagne, alors que ces deux pays étaient ennemis pendant les années 20, l’URSS représentait en effet un système idéologique alternatif concurrent des Etats-Unis. En 1942-43, les Etats-Unis, et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne, se pose la question des options stratégiques à adopter pour la suite du conflit. Deux choix s’offrent à eux, soit un débarquement en France depuis la Grande-Bretagne soit un débarquement en Italie depuis l’Afrique du Nord. Ce débat stratégique a pour fondement les perceptions politiques américaines et britanniques de l’URSS. Ainsi, si le choix se portait sur l’Italie, l’URSS devrait continuer d’être le protagoniste principal du théâtre européen et ainsi supporter la plus grande part de l’effort de guerre. Mais le risque existait que les Occidentaux n’arrivassent trop tard et que l’URSS ne contrôla l’Est de l’Europe. La question que se posait les Anglo-américains était de savoir qui était le « véritable » ennemi, celui qu’ils devraient affronter dans le futur. La guerre froide est donc déjà potentiellement dans les esprits. Churchill, par exemple, privilégiait un débarquement en Adriatique afin de couper la route de l’Europe de l’Est à l’URSS. Il s’agit là d’une des nombreuses anticipations de Churchill sur l’avenir européen de l’après-guerre mais les Américains étaient plus préoccupés par des gains relatifs, la vie des G.I.’s, que par des visions géopolitiques futuristes bien que pertinentes.

En 1944, à Varsovie, le ghetto se révolte contre l’occupant nazi et ce pendant 8 semaines. Les troupes soviétiques sont proches de Varsovie et les Alliés tentent de venir en aide aux insurgés en faisant des parachutages et en demandant l’intervention des Russes. Mais ces derniers tergiversent et se trouvent diverses excuses. Les Occidentaux perçoivent ce comportement comme une politique cynique de la part des Russes. En effet, ces derniers ne veulent pas que le gouvernement polonais en exil à Londres prenne à son compte l’insurrection du ghetto de Varsovie. En fait, ces événements (i.e. l’écrasement du soulèvement par les Allemands) arrangent la future politique soviétique en Pologne. Nous voyons parfaitement que, déjà, les intérêts soviétiques sont autres que ceux du combat contre le fascisme. Il s’agit bien d’intérêts impérialistes en faveur de leurs amis dans ces régions d’Europe.

En 1945-46, les troupes soviétiques contrôlent l’Europe de l’Est. l’URSS refuse de se retirer, comme convenu, et se montre peu coopérative quant au processus démocratique censé s’engager dans ces pays. L’opinion américaine ne voit plus dans l’URSS un allié contre le fascisme mais un rival idéologique. La guerre froide aurait due commencée à ce moment, moment où Churchill annonce qu’un « rideau de fer s’est abattu sur l’Europe » et estime qu’il est nécessaire pour les Occidentaux de réagir. Malgré ces événements et avertissement Truman choisi l’attentisme. En 1948, les communistes tchécoslovaques renversent le gouvernement démocratiquement élu et la crise de Berlin débute (1948-49). La guerre froide commence.

A quel moment la perception américaine change? Quand est-il clair que l’URSS n’est plus un allié contre Hitler mais bel et bien un rival ayant des intérêts propres? Il y a des différences. En effet, Roosevelt n’a pas la même perception que Truman. Le premier est confiant dans sa capacité de gérer les problèmes avec l’URSS et se montre patient avec l’ambiguïté soviétique. Le second, catapulté à la présidence des Etats-Unis, n’a ni la confiance en lui ni l’expérience de Roosevelt. Truman possède un esprit très droit et n’apprécie guère l’ambiguïté du jeu politique. Il est beaucoup plus facile pour lui de concevoir l’URSS comme l’ennemi principal des Etats-Unis. Il fait d’ailleurs un parallèle entre le communisme et le nazisme. Sous la présidence de Truman, ce changement de perspective est possible.

De son côté, depuis quand l’URSS pouvait-elle percevoir les Etats-Unis comme une puissance la menaçant? D’un point de vue idéologique, elle a toujours perçu les pays capitalistes comme des ennemis par nature et tous les événements qui vont se dérouler entre 1917 et la fin de la Seconde Guerre mondiale ne vont que la confirmer dans ce jugement. Ainsi, en 1919, les Etats-Unis participent, avec la France et la Grande-Bretagne, à l’intervention internationale contre le régime révolutionnaire issu des événements de 1917. En 1938, elle perçoit le manque d’enthousiasme que montrent les Britanniques à leur proposition d’alliance contre l’Allemagne hitlérienne (ce qui les poussera en partie à retourner cette alliance en 1939). En 1942-43, l’attentisme anglo-américain sur la possibilité, et la nécessité pour l’URSS, de l’ouverture d’un second front en Europe est perçu par cette dernière comme une politique consciente de la part des Anglo-américains visant à affaiblir tant les Soviétiques que les Allemands entre eux pour qu’ils n’aient plus qu’à « ramasser les restes ». De plus, au sortir de la guerre, les Occidentaux soutiennent tous les mouvements démocratiques en Europe de l’Est, qui sont pour la plupart de farouches anticommunistes. Enfin, le plan Marshall renforce les craintes soviétiques que l’aide occidentale à l’Europe de l’Est n’est qu’une aide au développement de pays hostiles à l’URSS.

La dimension cognitive de la décision perçoit ce qu’il y a d’agressif et de menaçant chez l’autre sans pour autant percevoir sa propre agressivité envers l’autre, la perception de l’autre de soi. Le dilemme de la sécurité en est donc renforcé sur le plan psychologique.

III.5 Décision organisationnelle et bureaucratique

Il s’agit d’une attaque frontale portée au mode de décision rationnel. Ce mode de décision met l’accent sur le niveau collectif de la prise de décision, c'est-à-dire les organisations les administrations, etc. qui jouent un rôle essentiel dans la politique étrangère des Etats. La prise de décision organisationnelle résulte du fait que les organisations préparent les options des gouvernements et les moyens d’actions sont définis par elles. En fait, parfois, ce sont elles qui prennent les décisions.

L’organisation a pour objectif principal sa survie. Ainsi, la façon dont elle remplie sa fonction et sa mission est influencée par le souci et la volonté de rester présent, d’où une préoccupation constante de l’efficience et du succès. Deuxièmement, l’organisation est chargée de traité un nombre limité de variables. L’organisation est donc développée pour traiter un type de domaine particulier en vue de l’action étatique. Ainsi, elle observe ce domaine et ajuste les variables de ce domaine en fonction des variations de celui-ci. De ce fait, une organisation ne s’intéresse qu’à son domaine propre et possède une vision biaisé de la réalité. Elle va ainsi chercher des solutions selon les aspects dont elle tient compte. Troisièmement, l’organisation va chercher à modifier les variables, comme la réputation, qui vont dans le mauvais sens. Les sources de ces changements de variables sont multiples, il peut s’agir d’une modification de l’environnement international, d’une décision ayant été prise au sein d’une organisation créant des conséquences pour d’autres organisations. Enfin, l’organisation possède des procédures d’opération standard, c'est-à-dire des procédures de gestions des [?], la faisant fonctionner selon le mode essai/erreur, les changements ne s’effectuant que si il y a échec. Nous pouvons donc observer une très grande inertie organisationnelle poussant l’organisation à procéder par incrémentalisme, c'est-à-dire que la prise de décision s’effectue par petits changements successifs qui ne remettent pas en cause fondamentalement le mode de prise de décision. En effet, lorsque le monde change peu pourquoi serait-il utile et nécessaire de modifier les modes de prise de décision?

C’est pourquoi au moment d’une crise, d’un changement fort et rapide, l’organisation a peine à gérer les défis nouveaux qui lui sont posés et à trouver des solutions originales. Ceci conduit tout naturellement l’organisation à prendre des décisions rationnelles satisfaisantes (satisficing), c'est-à-dire des décisions ne prenant compte que certains objectifs fondamentaux et limités, d’une liste séquentielle des moyens pour y parvenir, dont le résultat une fois atteint, même si il est limité, satisfera les décideurs. Il est donc nullement question d’aborder tous les possibles. Comment peut-on analyser une décision organisationnelle?

L’unité d’analyse que nous allons utiliser est le comportement organisationnel, c'est-à-dire ce que fait l’organisation. Les actions de celle-ci sont toujours en rapport avec sa mission, son projet. Elles dépendent aussi de la façon dont elle perçoit la situation. Nous pouvons remarquer que les organisations possèdent un fort « esprit de clocher » que nous pourrions qualifier de culture organisationnelle. Celle-ci s’explique principalement par cinq facteurs:

1.    La sélection de l’information est fonction des objectifs que l’organisation se propose d’atteindre;

2.    Le recrutement au sein de l’organisation se fait sur le mode d’une sélection des individus selon les critères propres à l’organisation. De même, la distribution des récompenses dans l’organisation se fait dans le même ordre d’idée;

3.    Les moyens organisationnels sont ce que nous avons appeler les procédures d’opération standard, c'est-à-dire des procédures limitées et assez formelles;

4.    Le mode de prise de décision rationnelle satisfaisante (satisficing) engendre un certain nombre de conséquences. Ainsi, les routines ne pas toujours adaptées à une situation spécifique, la coordination enter les différentes organisations est problématique, les projets de changements sont rarement mis en oeuvre de la façon dont on la souhaité ou les changements effectif sont différents de ceux attendus;

5.    L’organisation est le lieu d’une grande inertie et d’une forte résistance à tout changement.

Notons que la décision organisationnelle peut tout à fait être rationnelle [complexité requiert des organisations ?]. La problématique se situe dans le fait que la réalité n’est pas nécessairement divisée en domaine comme l’Etat est divisé en domaines d’organisations.

Nous allons illustrer ce type de décision avec l’exemple de la crise des missiles de Cuba selon le strict point de vue du mode de prise de décision rationnelle. Même dans cette situation, où les conditions rationnelles semblent données, l’analyse de la prise de décision organisationnelle permet de mettre en lumière le mode de prise de décision. Si Kennedy est fortement impliqué dans la décision il n’en reste pas moins qu’un grand nombre de choses dépendaient de l’analyse des organisations à plusieurs niveaux:

·       Les perceptions organisationnelles: la solution diplomatique a été rapidement écartée en raison du retard dans l’information. Ce retard a été causé par une rivalité entre la CIA et l’US Air Force, c'est-à-dire une querelle organisationnelle;

·       Les options organisationnelles: lorsque l’on demande à l’US Air Force si elle peut frapper de manière limitée les missiles les experts répondent non. En effet, les MRBM (Medium Range Balistic Missile) sont considérés comme des cibles mobiles donc difficiles à détruire rapidement grâce à une frappe limitée. Or, personne n’a songé à regarder dans le manuel de l’US Air Force qui définit comme « mobile » tout objet pouvant être déplacé en une semaine! Finalement, le blocus était la seule solution organisationnelle car l’US Navy était capable de le faire;

·       La mise en oeuvre organisationnelle: Kennedy donne l’ordre à l’US Navy de se rapprocher des côtes cubaines afin de [ne pas ?] donner plus de temps aux Soviétiques pour réfléchir. Cependant, entre l’ordre et le moment de sa réalisation il y a un laps de temps relativement important et cela a permis à un certains nombres de navires soviétiques de franchir le blocus. Les Soviétiques auraient très bien put interpréter cela comme un signe de faiblesse de la part des Américains alors qu’il s’agissait en fait de problèmes de mise en oeuvre d’un ordre.

En cas d’échec organisationnel [?]

Le mode de prise de décision organisationnel peut être perçu comme un mode de prise de décision rationnel de la complexité du monde et dans le but de gérer cette dernière. Pour ce faire on la divise en autant d’institutions chargées de gérer ses champs. Cette méthode peut fonctionner si nous nous situons dans un environnement stable pouvant être subdivisé en sous-systèmes stables. De ceci découle deux conséquences:

Les prises de décisions organisationnelles renforcent les structures des organisations existantes par le fait même qu’elles recherchent leur survie;

La simplicité organisationnelle, avec ses routines et ses habitus, requiert une coordination qui se trouve être forcément assez rigide (elle se résume souvent à un simple rapport de force, de légitimité et pas nécessairement à une prise de décision rationnelle).

C’est en connaissant la nature, les fonctions et les objectifs de l’organisation que nous pouvons connaître ses positions. [analyse Allison p.7/17-01-97 ?]

III.6 Ethique et critique des modes de prise de décision

[L’analyse rationnelle nous permet de prendre une décision personnelle à partir d’une information relativement lacunaire. La complexité du modèle démocratique, par la combinaison de tous les facteurs possibles, nous pousse plutôt à entrer dans un cadre historique.] Quels sont les problèmes de l’analyse décisionnelle?

Il s’agit de trouver un « juste milieu » entre l’insuffisance ou la surabondance des données;

[p.8/17-01-97 ?]

Comment pouvons-nous distinguer les différents types de mode de prise de décision?

·       Rationnel/stratégique: la dimension rationnelle suppose deux raisonnements rationnels qui interagissent entre eux alors que la dimension stratégique est l’intégration dans son raisonnement des possibles réactions de l’autre;

·       Organisationnel/rationnel: la gestion de la complexité du monde exige une analyse rationnelle sous le couvert des organisations, c'est-à-dire une décision rationnelle incrémentielle.

Rationnel

Organisationnel

·       Unité de décision de l’acteur.

·       Décisions sont multiples, fragmentées et le fait de différents acteurs.

·       Décision envisagée sur le moyen et long terme.

·       Décision envisagée sur le court terme.

·       Un modèle explicite est appliqué à l’ensemble du domaine d’analyse.

·       Des décisions différentes sont prises pour chaques domaines d’analyse.

·       Les objectifs sont synthétiques.

·       Les objectifs sont limités.

·       Cognitif/rationnel: la dimension rationnelle est ouverte à de nouvelles informations et possède une capacité d’apprentissage. En revanche, la dimension cognitive n’intègre que difficilement les nouvelles informations. Les raisonnements qui en sont déduit concernant les situations empiriques (complexité externe) sont simples, voir simplistes (analogies, métaphores, etc.). La complexité interne, c'est-à-dire la perception personnelle, de la vision du monde n’est pas perçue. Autrement dit, il y a un décalage enter les objectifs de l’acteurs et la complexité du réel, ce décalage pouvant conduire à une dissociation ou à un divorce avec ce dernier.

·       Organisationnel/cognitif: il s’agit essentiellement d’une différence concernant le niveau d’analyse. Pour la dimension organisationnelle, le niveau se situe sur le plan collectif alors que la dimension cognitive se réduit à un plan individuel. Par contre, pour ce qui concerne les mécanismes de décision, il est tout à fait pertinente d’introduire un parallèle entre les deux dimensions. Toutes deux ne tiennent compte que de quelques variables qu’elles maintiennent dans certaines limites conceptuelles tout en procédant à une réduction du problème aux limites qu’elles se sont imposées volontairement ou non.

[p.12/17-01-97 ?]

Le rationalisme est un mode de prise de décision qui peut être éthique pour autant qu’il se fonde sur des valeurs « acceptables ». [il se doit d’être conséquentionnaliste ?] La décision cognitive, en revanche, est induite par une perception tronquée, réductrice du monde et est, en ce sens, difficilement acceptable sur le plan éthique. [stratégique ?]

IV. Le libéralisme

Les conceptions à l’origine du libéralisme sont si différentes que nous pourrions parler des libéralismes (certains préférant l’expression de pluralisme).

La naissance du libéralisme correspond avec la fin de la féodalité et l’émergence de nouvelles classes sociales, les bourgeois et les marchands. De plus, une série d’inventions, de développements techniques, ont provoqués, pendant cette période que nous appelons la Renaissance, une série de changements dans nombres de domaines qu’ils soient sociaux, économiques, politiques ou militaires. Cette série de changements possède une caractéristique commune, c’est le développement du concept d’individu, de l’individualisme. Ainsi, un penseur comme Nicolas Machiavel développe le concept d’action rationnelle fondée sur l’intérêt individuel. Il appelle aussi à l’adoption du régime républicain, seul apte à réellement défendre le territoire de la république. En effet, les Condottieri, les mercenaires, étaient légions à son époque et l’expérience lui montra que seul une milice de citoyens possédait vraiment la volonté de défendre jusqu’au bout leur cité.

Parallèlement, nous assistons au développement du droit international dans les écoles de juristes italiennes et espagnoles, remplaçant ainsi la doctrine des guerres justes. Cette idée de l’individu se retrouve d’ailleurs chez ces juristes « internationaux ». Ils défendent aussi la liberté de commerce et tout ce qui en découle (interdiction de la piraterie, liberté de déplacement, etc.).

Nous allons présenter rapidement maintenant deux précurseurs du libéralisme et dire en quoi ils le furent. Premièrement il y a Jean Bodin [1552-1608] qui développa deux conceptions fondamentales. La première est la définition de la souveraineté qu’il étend de l’individu à l’Etat. Cette souveraineté est perpétuelle, absolue, inconditionnelle, irrévocable et source du pouvoir à l’intérieur d’une communauté. La seconde est celle du pacta sunt servanda et l’idée que le pouvoir des rois se limite aux traités qu’ils concluent. [?]

L’autre auteur est Hugo Grotius [1583-1645] qui est un des premiers grands théoriciens du droit international par la synthèse qu’il effectue entre les juristes italiens et espagnols et Jean Bodin dans son Du Droit de la guerre et de la paix (1625).

IV.1 Le libéralisme classique et ses origines: démocratie et paix

Cette idée des démocraties pacifiques est la clef de la compréhension du libéralisme classique. En effet, sur un plan empirique, il existe fort peu d’exemples dans lesquels les démocraties se font la guerre entre elles. Ce qui ne veut pas dire qu’elles la font moins que les autres mais, en tout cas, moins entre elles.

Emeric Crucé [1590-1648] est le premier à énoncer que l’acteur principal des relations internationales n’est pas l’Etat mais les individus. Ceux-ci sont égaux entre eux et sont des êtres rationnels. Ce faisant, ils se rendent compte que leurs intérêts personnels et égoïstes doivent plutôt les pousser à faire du commerce plutôt que la guerre. Il avance même l’idée d’une organisation « mondiale » située dans une cité neutre et centrale sélectionnée au préalable. Les ambassadeurs de tous les Etats (i.e. européens) se réuniraient dans une Assemblée Générale qui leur permettrait d’apporter des solutions aux divers conflits qui pourraient éclater. De plus, il avance l’idée qu’il est dans l’intérêt des commerçants et des industriels de favoriser la paix entre les nations plutôt que la guerre. Des auteurs comme Montesquieu et Voltaire vont dans le même sens en disant tout deux que les monarchies sont plus enclines à faire la guerre et, pour Voltaire, que les démocraties sont plus pacifiques.

Immanuel Kant [1724-1804]

Kant est un optimiste, il veut rompre avec la vision mécaniste de l’équilibre des forces du réalisme classique. Il croit fermement que la Raison conduira les hommes à la paix. Ces idées sont contenues dans son Projet de paix perpétuelle [1795] et sa Métaphysique des moeurs [1796-97]. Le projet kantien d’une paix reposant sur le développement de la Raison et d’une volonté politique se fonde sur trois arguments:

i)     Chaque individu, au sein d’une démocratie, d’une république, sait que les coûts d’un conflit pèseront aussi directement sur lui;

ii)   Puisque tous les individus sont des êtres doués de Raison, ils vont se rendre compte qu’ils sont tous dans la même situation (i.e. ne pas faire la guerre pour des questions de coût personnel. Cette convergence de vue leur permettra de voir que les conflits sont, en fait, des conflits d’intérêts entre les dirigeants et non les individus eux-mêmes;

iii) La politique internationale n’est donc qu’apparemment une politique interétatique. Elle doit être vue, en fait, comme une politique inter-nationale, entre les individus des Etats.

Kant n’est pas un naïf. Il sait que la guerre existe parce que l’humanité n’est pas assez mûre. Il y a donc trois conditions pour qu’elle se dirige vers la paix perpétuelle:

1.    La constitution civique de chaque Etat doit être républicaine, car:

Elle seule est établie, sur des principes compatibles, 1°, avec la liberté qui convient à tous les membres d’une société, en qualité d’hommes; 2°, avec la soumission de tous à une législation commune, comme sujets; et enfin 3°, avec le droit d’égalité, qu’ils ont tous, comme membres de l’Etat.[20]

Cette constitution implique également la propriété privée, l’économie de marché, la séparation des pouvoirs, une presse libre et un gouvernement « transparent »;

2.    Le droit des gens doit être fondé sur une fédération d’Etats libres:

[…] la raison condamne sans exception la guerre comme voie de droit; elle fait un devoir absolu de l’état de paix; et comme cette pacification ne saurait s’effectuer ni être garantie sans un pacte entre les peuples, il faut qu’ils forment une alliance pacifique […] différente d’un traité de paix […], en ce qu’elle terminerait à jamais toutes les guerres, tandis que celui-ci n’en finit qu’une seule. Cette alliance ne tendrait à aucune domination sur les Etats, mais uniquement au maintien assuré de la liberté de chaque Etat particulier, qui participerait à cette association, sans qu’ils aient besoin de s’assujettir, à cet effet, comme les hommes dans l’état de nature, à la contrainte légale d’un pouvoir public. On peut prouver que l’idée d’une fédération, qui s’étendrait insensiblement à tous les Etats et qui les conduirait ainsi à une paix perpétuelle, peut être réalisée.[21]

3.    Le droit cosmopolitique (i.e. le droit régissant celui des individus lorsqu’ils se trouvent à l’extérieur de leur république) doit se borner aux conditions d’une hospitalité universelle:

Hospitalité signifie […] uniquement le droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. […] On ne parle que du droit qu’ont tous les hommes de demander aux étrangers d’entrer dans leur société, droit fondé sur celui de la possession commune de la surface de la terre, dont la forme sphérique les oblige à se supporter les uns à côté des autres, parce qu’ils ne sauraient s’y disperser à l’infini et qu’originairement l’un n’a pas plus de droit que l’autre à une contrée.[22]

Ceci permet le développement du commerce et de l’interdépendance économique pouvant à terme aboutir à l’interdépendance politique.

Quelles sont les raisons pour que ces conditions permettent l’instauration de la paix perpétuelle?

a.    La nature intrinsèque de l’homme, son associable sociabilité, tend à le rendre prompt à instaurer une paix perpétuelle:

[…] le mécanisme de la nature, suivant lequel des penchants intéressés doivent se combattre réciproquement jusque dans leurs effets, peut servir à la raison de moyen pour ménager aux principes du droit le règne vers lequel elle tend et à l’Etat l’établissement et le maintien assuré d’une paix extérieure et même interne.[23]

b.    La nature maintient les Etats séparés entre eux et leur impose la diversité:

Elle [la Nature] se sert de deux moyens pour empêcher les peuples de se confondre, de la diversité des langues et des religions. Cette variété renferme, il est vrai, le germe de haines réciproques et fournit même souvent un prétexte à la guerre, mais à mesure que les hommes se rapprochent dans leurs principes, par une suite des progrès de leur civilisation, la diversité des langues et des religions amène et assure une paix fondée, non pas comme celle du despotisme, sur la mort de la liberté et l’extinction de toutes les forces, mais sur l’équilibre qu’elles gardent entre elles malgré la lutte qui résulte de leur diversité.[24]

Il s’agit là d’une vision optimiste de l’hétérogénéité internationale;

c.    La nature réunit les hommes et les Etats par le commerce:

La puissance pécuniaire étant celle de toutes qui donne le plus de ressort aux Etats, ils se voient obligés de travailler au noble ouvrage de la paix, quoique sans aucune vue morale; […] C’est ainsi que la nature garantit, par le moyen même des penchants humains, la paix perpétuelle; et quoique l’assurance qu’elle nous en donne ne suffise pas pour la prophétiser théoriquement, elle nous empêche du moins de la regarder comme un but chimérique et nous fait par là-même un devoir d’y concourir.[25]

Le libéralisme classique

Une idée essentielle du libéralisme classique est celle  qui veut que la concurrence amène la prospérité générale (A. Smith), il s’agit d’atteindre un optimum social collectif (W. Pareto[26]). Quels sont les principes fondamentaux du libéralisme classique?

·       Le principe d’égalité dans les possibilités et les opportunités;

·       Le principe de la rationalité;

·       Le principe de la liberté;

·       Le principe de la propriété privée (encourageant le travail individuel).

Pour les libéraux classiques, l’Etat est non seulement une possibilité mais bel et bien une nécessité car il assure, au minimum, la sécurité des individus mais il est aussi le réceptacle des intérêts des uns et des autres dans la communauté.

Quels sont les arguments développés par les libéraux en faveur de la vision optimiste de la disparition à terme de la guerre?

a.    Le libéralisme commerciale, l’expansion des liens économiques entre les Etats, va rendre le coup économique d’une guerre trop grand;

b.    Le libéralisme démocratique promeut l’idée que les questions de guerres et de paix sont l’affaire de la population;

c.    Le libéralisme régulatoire, c'est-à-dire le développement de la réglementation, des pactes ou des contrats suivant le principe de la pacta sunt servanda, pose les jalons nécessaires dans la direction d’une paix entre les nations;

d.    Les horreurs de la guerre vont peu à peu faire reculer ceux qui vont devoir ensuite la faire.

Ces quatre arguments sont ceux, entre autres, du projet de paix perpétuelle kantien.

Un des penseurs à l’origine du libéralisme classique est Jeremy Bentham [1748-1832] qui est avec John Stuart Mill un des fondateurs de l’utilitarisme. En 1797, il formule un Plan pour la paix universelle et perpétuelle dans lequel il propose l’abandon du colonialisme et ce dans l’intérêt même des colonisateurs. En effet, le système coloniale entrave la liberté de commerce et est un élément déstabilisateur entre les métropoles. Bentham propose également la création d’un Congrès des Etats.

Le dernier des penseurs libéraux classiques est Woodrow Wilson comme l’illustre ses quatorze points pour la paix. Nous pouvons citer quelques uns des points de ce programme qui sont en filiation directe avec le libéralisme:

·       Le point (1): il interdit les traités secrets et impose la diplomatie transparente entre les Etats;

·       Le point (2): il établit la liberté des mers;

·       Le point (3): il propose l’abolition de toutes les barrières douanières;

·       Le point (5): il prévoit la résolution de tous les conflits coloniaux entre les métropoles;

·       Le point (14): il souhaite la création d’une Société des Nations.

Wilson possède la foi que grâce à la Raison, à la liberté individuelle et à l’opinion publique, désireuse de préserver son bonheur privé, pousseront les Etats à ne pas faire la guerre.

Si le lien entre la démocratie et la quasi absence de guerre « intraspécifique » est pertinent, une problématique surgit celle de la démocratisation et du rôle joué par les élites lors de ce processus. Ces dernières ont tendances à mettre en avant une idéologie nationaliste afin de conserver ou d’asseoir leur pouvoir. Maynard et Snyder se pose la question s’il ne faut pas leur offrir un golden parachute, c'est-à-dire leur assurer une sortie digne pour éviter les débordements autoritaires et nationalistes. Certes, cette méthode n’est pas des plus morales mais les auteurs se demandent si elle n’est pas préférable à l’absence de démocratisation.

IV.2 Le néo-libéralisme

[J. Matthew, Foreign Affairs, jan. 1997, §1]

Nous allons étudier particulièrement trois écoles néo-libérales (parmi d’autres). Soit:

1.    Le fonctionnalisme (a) et le néo-fonctionnalisme (b):

(a)      Le fonctionnalisme. D. Mitrany a anticipé, pendant la Seconde Guerre mondiale, les changements (trends) que nous subissons actuellement. Quels sont-ils?

i)     Le développement technologique;

ii)   L’accroissement des désirs des individus à avoir un niveau de vie de plus en plus élevé;

Mitrany affirme que les gens vont peu à peu se rendre compte de l’existence de ces trends et laisser la technologie se développer afin de hausse le niveau de vie. De plus, les cadres nationaux étant trop étriqués face à ces développements, les organisations internationales vont s’accroître car elles seules peuvent faire face à ces nouveaux défis. Ces organisations internationales vont apparaître car à la fois les opinions publiques et les technocrates vont les souhaiter. Mitrany donne l’exemple de l’expansion des chemins de fer en Europe ou de la convention sur le Danube. La fonction de communication a donné naissance à une structure commune, une organisation internationale, chargée de remplir cette fonction.

(b)      Le néo-fonctionnalisme. E. Haas enrichit la pensée fonctionnaliste en y incluant des éléments politiques comme l’illustre son livre The uniting Europe (1958). Pour Haas, la coopération sociétale entraîne la coopération politique. Cette dernière s’établit par l’apprentissage, dans une perspective d’intégration, afin de dépasser peu à peu le niveau technocratique. Il nomme cet effet le spillover, l’effet « boule de neige ». Il corrobore son analyse par les différents paliers de l’intégration européenne qui passa de la CECA à la CEE, puis à la CE pour parvenir à l’UE. Cependant, l’Europe connut dans les années 60 des crises dans son intégration et la théorie néo-fonctionnaliste ne permet de les expliquer. Celles-ci peuvent être expliquées par le phénomène du fragmental issue-linkage.

Karl Deutsh, un théoricien de l’intégration dans son sens le plus large, met lui l’accent sur la communication entre les individus et les organisations. Il définit la communauté comme un groupe de personnes qui communiquent plus enter elles qu’avec l’extérieur. Il aussi met en évidence les différentes communautés de sécurité de l’histoire comme l’Allemagne du 19e siècle, la Suisse dans son histoire, des Etats-Unis au 18e siècle ou de l’OTAN.

2.    L’analyse des relations transnationales (a) et de l’interdépendance (b):

(a)      Keohane et Nye (1971/1977) estiment que dans les relations internationales, il ne faut pas seulement tenir compte des relations interétatiques mais aussi des relations transnationales qui peuvent s’établir par le biais de diverses organisations comme les ONG, les mouvements politiques, la communauté scientifique, etc. Cinq effets majeurs résultent de ces relations:

i)     Un changement d’attitude des individus;

ii)   Une introduction au pluralisme international;

iii) Les Etats sont de plus en plus sous l’influence de ces différents groupes;

iv)  Si certains gouvernements voient les possibilités de leur influence augmenter, la plupart les voient globalement se réduire;

v)    Les Etats ne sont plus les seuls acteurs dans le domaine de la politique étrangère avec l’apparition des organisations internationales.

Le problème soulevé par cette interprétation transnationaliste est le même que celui soulevé par le mode de prise de décision bureaucratique, c'est-à-dire qu’à vouloir tout expliquer, finalement, nous n’aboutissions pas à une explication opératoire et pertinente.

(b)      La dépendance mutuelle est une analyse de toutes les situations caractérisées par des effets réciproques entre des pays ou les acteurs de différents pays. L’élément essentiel de la compréhension de l’interdépendance est la notion de coût. En effet, elle seule permet d’établir pourquoi deux acteurs sont interdépendants (i.e. le coût encouru est trop élevé si un acteur essaie de se passer de l’autre). Il nous faut donc établir une différence entre l’interdépendance et l’interconnexion. De plus, il faut faire la distinction entre deux concepts s’inscrivant dans les coûts de l’interdépendance, soit la sensibilité et la vulnérabilité. La première est à considérer dans une vision à court terme, elle est l’aptitude à être affecté par les changements imposés par l’extérieur avant une réaction de la part du pays concerné. La seconde est à considérer dans une vision à long terme et représente un coût à assumer (même après une réaction au défi extérieur). [exemple pétrole Etats-Unis/Japon]. L’interdépendance complexe est un processus possédant trois caractéristiques:

i)     Il y a interdépendance complexe lorsqu’il y a réellement interdépendance, c'est-à-dire que l’un à besoin de l’autre au travers de multiples canaux d’interaction (interétatiques, transnationaux, transgouvernementaux, etc.). Ceci a pour effet des changements d’objectifs de la part de Etats de cas en cas selon les différents degrés d’interdépendance;

ii)   Il existe différents domaines d’interaction, ils ne sont pas restreint aux seuls domaines militaire et diplomatique. Ce sont les ressources de pouvoir qui sont spécifiques à un domaine donné (issue-specific resources);

iii) La force militaire n’est que peu ou pas utilisée dans un domaine où les partenaires sont dans une interdépendance complexe.

3.    L’institutionnalisme néo-libéral:

Il s’agit essentiellement d’une analyse des relations internationales au travers des institutions. Le concept central de cette théorie est celui de régime. Un régime[27] est un ensemble, explicite ou implicite, de:

·       principes, de croyances sur le plan de faits et des relations de causalité;

·       normes de devoir-être, de comportement (i.e. des droits et des obligations);

·       règles, des actions spécifiques;

·       procédures de décisions pour prendre et mettre en oeuvre de choix collectifs;

autour desquels les attentes des acteurs convergent dans un domaine des relations internationales. Axelrod et Keohane mettent l’accent sur une série de facteur pouvant expliquer la coopération internationale. Que pouvons nous remarquer de prime abord dans l’approche de ces deux auteurs? Premièrement, ils cherchent à établir une synthèse entre certaines perceptions néo-réalistes et néo-libérales. La conceptualisation institutionnaliste néo-libérale « crée » une convergence entre le néo-réalisme et le néo-libéralisme. Deuxièmement, les auteurs font appel à la théorie des jeux comme outil d’analyse des relations internationales. Cette dernière est une théorie mathématique de l’analyse rationnelle stratégique, c'est-à-dire qu’elle est une théorie normative.

Quels sont les mécanismes de construction et d’explication de la coopération? Nous pouvons les diviser selon plusieurs niveaux:

·       Les acteurs. Le réalisme met l’accent, dans ce cadre, sur le dilemme de la sécurité (le dilemme du prisonnier de la théorie des jeux). Ce contexte se révèle souvent pertinent mais pas toujours, il existe en effet d’autres cadres de préférences des acteurs comme le Stag Hunt où l’option de la coopération mutuelle est meilleure que celle de l’exploitation de l’un par l’autre. Effectivement nous pouvons observer empiriquement ce genre de situation dans le système international. Un autre facteur dont il faut tenir compte est ce que les auteurs nomment l’ombre du futur (the shadow of the future), c'est-à-dire que les acteurs perçoivent de leur situation d’interdépendance les bénéfices futurs d’une coopération actuelle. A cette idée est liée celle de la permanence des institutions, autrement dit celle d’une vision à long terme. Enfin, le nombre d’acteurs est un élément dont il faut tenir compte. Un nombre élevé d’acteurs peut forcé la coopération, d’autant plus si la majorité d’entre eux décident de « punir » les non-coopérants. Le nombre possède une fonction de socialisation non négligeable.

·       Les contextes d’interaction. Il peut tout à fait y avoir différents jeux dans différents domaines d’analyse (d’interaction). Selon les néo-libéraux, les régimes se développent de plus en plus par une extension de la communication et des transactions, c'est-à-dire des domaines où la coopération est beaucoup facile. Dans le domaine de la sécurité, les néo-libéraux sont nettement moins optimistes. L’ombre du futur n’a pas le même poids dans ce domaine que dans d’autres (considérés comme mineurs ou secondaires). Le survie d’un Etat se définit dans le présent et non dans le futur. C’est la raison essentielle pour laquelle nous connaissons moins de régimes de sécurité. Dans une certaine mesure, l’arme nucléaire est profitable pour les régimes de sécurité car elle modifie radicalement la problématique de la survie pour ses détenteurs. Ces derniers sont doués d’une invulnérabilité potentielle et il leur est plus facile de coopérer avec les autres au sien d’un régime de sécurité. Il s’agit d’une des raisons pour lesquelles nous observons à l’heure actuelle un tel nombre de régimes de sécurité.

IV.4 Ethique et critique du libéralisme

L’anthropologie libérale est optimiste, elle reconnaît l’homme comme un être doué de raison ce qui rend la coopération ente les individus et les Etats non seulement possible mais nécessaire. De plus, le libéralisme et, surtout, le néo-libéralisme affirme l’existence de mécanismes structurels, de systèmes s’imposant aux acteurs dans plusieurs domaines, permettant cette coopération. A cela s’ajoute l’argumentation économiste s’appuyant sur la métaphore de la structure impersonnelle du marché. Comme nous l’avons remarqué, nous ne pouvons parler de libéralisme mais des libéralismes. Il existe en effet plusieurs courants libéraux fort différents. Ainsi, l’anarchisme libéraliste (de gauche ou de droite) en est un représentant antiétatique dans la mesure où il réfute l’existence d’institutions étatiques ou para-étatiques. D’un autre côté, le courant étatique institutionnel se propose d’apporter des réponses à des problèmes fondamentaux comme le dilemme de la sécurité par le truchement des institutions. L’institutionnalisme néo-libéral n’est qu’un effort sur le plan international de réitérer ce qui a été accompli sur le plan national à l’époque moderne. Ainsi, même dans une situation anarchique, la coopération peut se développer d’elle-même grâce à des stratégies comme le tit-for-tat qui est, pour Axelrod, la stratégie la plus efficace dans un monde anarchique dans lequel les acteurs se trouvent dans une situation du dilemme du prisonnier.

Nous pouvons faire quelques autres remarques. Le libéralisme, contrairement au réalisme, est une doctrine volontariste. Elle se veut opératoire dans un monde qu’elle désire modifier. Ensuite, la doctrine libérale considère les individus comme des acteurs à part entière de la politique internationale et cela d’autant plus fortement dans le courant transnationaliste. Nous pouvons aussi remarquer que l’analyse néo-libérale est beaucoup et même surtout utilisée dans le domaine de la low politics.

V. Approches critiques et radicales

Ces approches sont critiques vis à vis du réalisme et sont radicales par leur démarche extrême dans la critique. Elles le sont dans tous les domaines d’analyse y compris l’épistémologie. En effet, pour la plupart de ces courants la science est un moyen de changement, une praxis, et non seulement une méthode d’interprétation. La science n’est donc pas objective, elle est un instrument de domination au main de certains acteurs. Il est donc nécessaire d’en faire une critique radicale. Les différents courants que nous allons aborder se caractérisent tous par l’accent mis sur trois types principaux d’inégalités:

·       L’inégalité économique. Elle est mise en avant essentiellement par les tenants de la position globaliste. Ces inégalités se situent entre les nations, les peuples et, plus particulièrement, entre le centre et la périphérie de la sphère économique. L’inspiration marxiste y est la plus grande avec des approches faisant intervenir la dimension de classe, des exploitants et des exploités, etc.;

·       L’inégalité des sexes. Il s’agit du courant féministe, de type essentialiste généralement. Ce courant montre que les catégories employées dans les relations internationales, comme le réalisme, sont des catégories masculines;

·       L’inégalité paradigmatique. Ce courant post-moderniste avance qu’il y a une hégémonie paradigmatique, et donc une inégalité scientifique, ente le réalisme et d’autres courants alternatifs des relations internationales.

Le globalisme

Quels sont les postulats de base du paradigme globaliste?

·       Les axiomes sur lesquels se base le courant globaliste sont l’approche systémiste et économiste;

·       La variable à expliquer est le développement inégal;

·       L’analyse historique est le point de départ de toute compréhension du développement inégal.

Ce courant fixe son attention sur la structure, le système, et, avec le libéralisme, attache une importance particulière au rôle de l’économie dans les relations internationales. De plus, ce courant possède une autre caractéristique commune avec le libéralisme: tout deux considèrent que les acteurs internes aux Etats jouissent d’une grande importance dans la compréhension des relations internationales.

Nous pouvons distinguer en son sein trois courants:

1.    Le néo-marxisme.

Le point de départ de ce courant est le livre de Lénine L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. L’analyse léniniste du processus procède comme suit: le capitalisme, voué à la disparition en raison du phénomène de la baisse tendancielle des taux de profit, va chercher à survivre durant le plus de temps possible par le moyen de l’impérialisme qui lui permet de s’étendre sur le globe. Une fois le monde « conquit », les puissances capitalistico-impérialistes vont se trouver dans un jeu insoluble, c'est-à-dire que un gain pour l’une des parties entraîne forcément une perte pour une autre. Un conflit entre ces puissances est donc inévitable.

Un autre moment fondateur de ce courant est l’idée qu’il n’existe pas de science en tant que telle mais des pôles paradigmatiques au service de certains intérêts. Autrement dit, il n’y aurait pas de science mais des idéologies. A ceci nous pouvons ajouter que les néo-marxistes accordent une importance prédominante dans leur analyse à l’économie. Ils estiment en effet que les frontières ne sont que des phénomènes de surface, les phénomènes structurant le monde étant les grands groupes industriels ou les groupes monopolistiques;

2.    La dependencia. Ce courant a été développé, essentiellement par des économistes d’origine latino-américaine, afin de démontrer l’existence d’échanges inégaux entre certains acteurs économiques. Les raisons de la « dépendance » sont multiples. Premièrement, nous pouvons affirmer que le terme des échanges se déprécient pour devenir de plus en plus mauvais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette situation est perçu comme négative par les pays du Sud, fournisseur de matières premières « dévaluées » par rapport aux biens manufacturés du Nord. De plus, le courant de la dependencia estime que la stagnation et les difficultés économiques des pays du Sud sont explicables par ce facteur de détérioration des échanges. Deuxièmement, le poids de l’héritage colonial de l’Amérique latine au travers de pays comme le Portugal, l’Espagne ou les Etats-Unis, se fait toujours sentir sous la forme du néocolonialisme;

3.    L’économie-monde. Ce courant a été développé par E. Wallerstein qui se perçoit lui-même comme le continuateur de la pensée de l’économie-monde de Fernand Braudel au sein des relations internationales. L’économie-monde est un concept mettant en rapport un centre et une périphérie. C’est dans ce premier lieu que se développent les activités économiques les plus importantes pour une période historique donnée. L’analyse de Wallerstein met l’accent sur une nécessaire division du travail entre le centre et la périphérie pour produire une efficacité. De plus, non seulement Wallerstein met l’accent sur une théorisation systémique du monde économique actuel, il le perçoit aussi comme anarchique, dans le sens d’une dispersion des centres de pouvoir et de décision en raison de la logique même du capitalisme qui est de conquérir sans cesse de nouveaux domaines géographiques et économiques.

Quelles critiques pouvons-nous apporter au courant globaliste? Premièrement, nous pouvons remarquer qu’il y a malgré tout un développement économique des pays de la périphérie. Deuxièmement, nous pouvons formuler une critique concernant la causalité globaliste: la dépendance est-elle la variable explicative ou à expliquer? Enfin, dans le prolongement de ce qui précède, nous pouvons nous poser la question du référentiel de cette causalité (interne ou internationale?)?

Le féminisme

Le féminisme est une théorie critiquant celle des relations internationales par la façon essentiellement masculine dont elle traite du phénomène et que le développement de cette théorie a été le fait d’hommes, ceci ne pouvant être contesté. Par exemple, le concept d’anarchie est typique de la manière dont les hommes perçoivent le monde et agissent dans celui-ci. Le féminisme doit être une vision libératoire des relations internationales. Pour cette théorie, les rôles sont établis en fonction de la nature ou de la culture[28]. Ainsi, les hommes sont plus actif sur le plan public alors que les femme le sont plus sur le plan privé.

Le postmodernisme

Il s’agit essentiellement d’une critique épistémologique des relations internationales, dans le sens d’une inégalité des approches paradigmatiques de ces dernières. Pour ce courant, la légitimité d’une théorie ne se fait pas en fonction de sa pertinence empirique mais de sa fonction sociale.



[1] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, vol. I, livre II, chapitre 37, Flammarion, 1966.

[2] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, vol. II, livre V, chapitre 111, Flammarion 1966.

[3] ibid., livre V, chapitre 116.

[4] Nous pouvons introduire ici l’idéologie marxiste-léniniste que nous développerons au chapitre V. Il s’agit d’une approche critique et radicale pour laquelle la véritable nature des relations internationales est l’économie et le système capitaliste. Lénine utilise le concept marxien de la baisse tendancielle des taux de profits qui prévoit que dans un future plus ou moins proche les tensions propres au système capitaliste s’exacerberont et entraîneront la révolution du prolétariat. Lénine ajoute que ce processus peut être ralenti, mais non stoppé, par l’extension mondiale du capitalisme et le développement de son emprise sur le Tiers-Monde, les taux de profits y étant plus élevés. Dans l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine montre que le capitalisme a de belles années devant lui sur le plan théorique et, sur le plan pratique, il put vérifier la justesse d’une partie de son analyse. De plus, il y explique les raisons de la Première Guerre mondiale dans le fait des rivalités entre les puissances européennes sur leurs développements économiques.

[5] Cf. Wallerstein, The inter-state structure of the modern world-system, in Relations internationales I.

[6] Ceci nous permet d’introduire une distinction entre les intérêts concrets, immédiats, réels et les intérêts stratégiques.

[7] Il s’agit de l’idée fondatrice chez les libéraux, comme Adam Smith, que le bonheur du plus grand nombre provient de l’affirmation personnelle. Cette croyance en la rationalité de l’homme producteur est critiquée pertinemment par Marx, qui reprend l’idée de la ruse de la raison de Hegel. Le prolétaire se soumet au capitaliste mais celui-ci, en cherchant son propre intérêt, creuse, en quelque sorte, sa propre tombe car il cherche à augmenter la production dans l’espoir d’accroître ses profits. Mais à terme, cela provoque une baisse généralisée des prix, le capitaliste ayant scier la branche sur laquelle il était, et la disparition du profit tant convoité.

[8] Chez Waltz, ces deux premiers éléments sont des constantes. Cependant, tout n’est pas constant par l’existence même de différents systèmes internationaux, la variation étant du fait du troisième élément que Waltz met en évidence.

[9] Nous retrouvons l’idée marxienne de l’infrastructure (ces trois éléments) qui détermine la superstructure (idéologie, etc.), l’un étant le soubassement de l’autre. La politique des acteurs est donc fonction du nombre de pôle au sein du système.

[10] Le nombre de dyades se calcule par la formule  où n est le nombre de pôles différents.

[11] Cette stabilisation provient de la capacité de riposte d’un Etat au feu nucléaire (second strike capability) qui provoque un avantage indéniable aux stratégies de défense avec une capacité de défense « totale ».

[12] Don Ross, Pareto equilibrium, correspondance du 14 février 1997.

[13] La modélisation de la situation se fait de différentes manières selon les variables et les informations considérées.

[14] Waltz propose aussi un équilibre stable mais dans le sens d’une absence de conflits armés entre les grandes puissances.

[15] Le réalisme classique tend à mettre l’accent sur les deux motivations alors que le néoréalisme tendrait, lui, à mettre l’accent sur la motivation défensive.

[16] Il faut noter que la prise ce type de décision présuppose la  simultanéité et que l’information soit complète, c'est-à-dire que chacune des parties connaissent à la fois ses préférences et celles de l’autre. Il s’agit d’une théorie de l’interaction stratégique entre deux acteurs sinon la complexité proposée serait trop grande. De plus, il est difficile de théoriser un jeux entre plus de deux acteurs en raison des possibilités de coalition et de la multiplicité accrue des variables.

[17] Un autre problème ayant été posé par la SDI (Strategic Defense Initiative), plus connue sous le sobriquet de Star War. En effet, le développement d’un bouclier spatial de protection contre les vecteurs nucléaires offre deux possibilités dans la perspective du MAD: une perspective stabilisante allant dans le sens du principe de l’invulnérabilité du dispositif nucléaire si ce système ne servait qu’à protéger les missiles ou une perspective déstabilisante, toujours dans le cadre du MAD, si il s’agit d’éliminer la capacité de riposte, la second strike capability, de l’adversaire.

[18] Nous pouvons toujours adopter la vision « optimiste » de Waltz pour qui « More may be better », si nous considérons que l’arme nucléaire est dissuasive tant pour l’autre que pour soi-même.

[19] Par exemple, la métaphore des dominos. Cette dernière implique plusieurs nécessités analogiques dangereuses lors d’une analyse. Ainsi, nous trouvons l’interdépendance directe entre les pièces, l’homogénéité de celles-ci et le mécanisme de transmission qui est externe aux pièces.

[20] Emmanuel Kant, « Projet de paix perpétuelle », in Oeuvres philosophiques, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1986, t. III, p. 341-342.

[21] ibid, p. 347-348.

[22] ibid, p. 350.

[23] ibid, p. 360.

[24] ibid, p. 361-362.

[25] ibid, p. 362.

[26] Paradoxalement, Pareto démontre que l’état général parfait (i.e. la concurrence générale parfaite) ne requiert pas forcément la propriété privée, que celle-ci n’en est pas la condition nécessaire et ce même si Pareto en est un partisan. Ainsi, une société collectiviste, communiste, pour autant qu’elle applique le principe de la liberté des prix peut très bien atteindre un optimum social collectif.

[27] Un régime est un ensemble, explicite ou implicite, de principes, de normes, de règles et de procédures de décisions autour desquels les attentes des acteurs convergent dans un domaine des relations internationales.

[28] Le premier courant étant minoritaire et le second largement majoritaire.