Histoire des pensées sociales – géographie – Bailly

 

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1. La naissance de la géographie, à travers des auteurs grecs, romains, arabes: géographie des découvertes et des voyages. Le renouveau de la géographie et de la cartographie à l’époque de la Renaissance: le pouvoir des cartes.

La naissance de la géographie

La géographie dans la civilisation grecque

Géographie littéraire:            Homère, « Le bouclier d’Achille »

                                    Ulysse, « L’Odyssée »

On parle des conquêtes et des voyages d’Alexandre-le-Grand (géographie militaire). On décrit aussi le monde qui nous entoure (montagnes, plantes).

Naissance des cartes: de la terre, mais aussi du ciel:

è Géographie scientifique:

Le cosmos de Ptolémée:      document scientifique qui incluait des symboles mythologiques: eau, air, terre, fer (ces symboles seront aussi retrouvés chez les Chinois et les Indiens).

Cette caractéristique est commune à toutes les connaissances des civilisations jusqu’à la Renaissance: un mélange de scientificité, de religion et de littérature.

Le mvt scientifique grecque est incarné par l’Ecole d’Alexandrie avec

Aristote: invente terme « géographie » = description de la Terre

Eratosthène: par la géométrie définit les parallèles / méridiens et évalue la circonférence de la Terre. F en empruntant à l’astronomie et la géométrie la géographie permet aux bateaux de s’éloigner des côtes.

La géographie dans la civilisation romaine

Reprend l’héritage grecque

Géographie littéraire:        1. l’histoire naturelle de Pline qui parle, outre de géographie, de botanique, d’anthropologie, de médecine.

2. les descriptions régionales de Strabon: informer les responsables impériaux sur les richesses et le peuplement des pays = intérêt économique et militaire plus que scientifique.

Géographie scientifique: l’Almageste de Claude Ptolémée (100-180 AD):

Inventaire mathématique de 8000 lieux connus à l’époque accompagnés d’une description. C’est une synthèse du savoir antique qui resta un livre de référence jusqu’à la Renaissance.

La géographie au Moyen-Âge (IIIe - XIIIe siècle)

Le monde chrétien ou le rejet de la science

Le déclin puis l’effondrement de l’empire romain entraînera aussi l’oubli des sciences des Romains. Le Christianisme institué rejette toutes les connaissances païennes et impose une vision du monde selon les dogmes religieux. Seuls 7 arts sont enseignés (arithmétique, musique, géométrie, astronomie, grammaire, dialectique, rhétorique); toutes les autres disciplines ne sont qu’interprétation divine et n’ont pas leur raison d’être.

Les représentations cartographiques sont en « T et O »: une croix dans un cercle représentant le monde qu’on s’imaginait circulaire porté par la croix du Christ. C’est un fatras dominé par une symbolisation sacrée que l’on considérait comme étant la réalité. Le cercle du monde s’arrêtait à la Mer rouge, au-delà de laquelle n’existait plus que le néant.

Le monde arabe

Les conquêtes arabes débutent au VIIe siècle.

Les savants musulmans s’intéressent à Alexandrie: ils savaient qu’il y avait là des connaissances géographiques dont on avait besoin pour continuer les conquêtes en direction du « Couchant » (Maghreb). Leurs cartes sont plates et rectangulaires et les connaissances d’Alexandrie y sont reportées (Inde et Chine sont connus du monde arabe). Djenne (Mali) devient le centre de la connaissance musulmane.

Dès 1258 les invasions mongols vers l’Asie mineure crée une ouverture pour des aventuriers chrétiens attirés par ce qu’il y a au-delà de cette barrière mythique de la Mer rouge. En 1295 Marco Polo écrit dans les gêoles de Venise « Devisement du Monde ».

Résumé:            le Moyen-Âge est caractérisé par une idéologie qui gomme les connaissances (Christianisme) et par une autre qui les redécouvre et les réactualise (Islam).

 

L’aventure en direction des riches contrées de l’Asie est le symbole de la contestation du Christianisme moyen-âgeux.

Petit à petit les dogmes religieux sont réfutés: Kopernick et Galilée (1564-1642) seront d’abord hérétiques parce qu’ils affirment que la terre n’est pas le centre de l’univers, qu’elle est une sphère et qu’elle tourne.

De nouveaux instruments permettent de découvrir de nouvelles côtes mais aussi et surtout de s’en éloigner. Si la terre est ronde l’Inde doit être accessible par l’ouest!

L’influence du religieux reste cependant de mise: lorsque Christophe Colomb accoste sur les îles Bahamas il les baptise dans l’ordre: Dieu, Marie, le roi, la reine, le cadet, l’Inde (Dieu - le monarque - le folklore). La carte qu’il ramène au roi d’Espagne devient de facto la propriété du monarque è le pouvoir des cartes: celles-ci précèdent la prise de possession effective de territoires. Cette géographie impériale va encourager les conquêtes coloniales.


La géographie de la Renaissance au siècle des Lumières

La géographie est une science qui se développe dans le temps long de l’Histoire: pas de découvertes fracassantes mais des idées qui petit à petit se mettent en place.

La Renaissance redécouvre non slmt la culture mais aussi la pensée, les connaissances des Anciens de l’Antiquité.

Le rôle du prince

A cette époque émergent de puissants monarques européens (rois de France, d’Espagne, du Portugal) qui chercheront à affermir et à étendre leur pouvoir. L’intérêt pour la géographie va se développer car cette discipline leur permet d’établir un nouveau rapport sur leurs territoires, sources de richesses matérielles (soumises à l’impôt) et humaines:

·       envoi d’aventuriers qui vont à la découverte et colonisent de nouvelles terres pour ces monarques,

·       recensement méticuleux des territoires existants afin d’en définir les richesses. Il y a pour se faire une colusion entre pouvoir étatique, pouvoir religieux et géographie. Des plans cadastraux sont établis par des fonctionnaires cartographes et des officiers militaires qui sont également chargés de conceptualiser des fortifications pour la défense des territoires.

La géographie « redevient » scientifique

Les cartes et récits des aventuriers suscitent un énorme intérêt. On cherche à expliquer ces nouveautés géographiques en copiant la méthode scientifique des Grecs d’Alexandrie.

Deux nouvelles disciplines voient le jour:

·       climatologie

·       géographie mathématique (mesure les latitudes/longitudes, positionne des pôles, explique les rotations astrales)

La géographie chrétienne

Les récentes découvertes ayant mis à mal les dogmes religieux le Christianisme va se repositionner par rapport à la géographie de 2 façons distinctes:

·       Il faut répandre la Bonne Nouvelle de l’Evangile sur ces terres fraîchement conquises (motivation catholique),

·       Le renouveau du savoir doit permettre de percer les mystères de la Création afin d’en mieux glorifier le Créateur (motivation luthérienne).

La géographie est alors enseignée dans les écoles chrétiennes et des manuels voient le jour: La « géographie générale » de VARENIUS (1622-1650), écrite en latin, prend le relais de l’Almageste de Ptolémée. Elle se compose de 4 tomes, traitant de géographie mathématique, climatologie, hydrographie et physiographie (étude des reliefs et de leurs érosions).

Le pouvoir des cartes

Cf. B. Harley, « Le pouvoir des cartes »

Au XVIIe siècle les représentations cartographiques de notre sphère correspondent plus à la réalité. Les territoires nouvellement découverts restent cependant vagues et disproportionnés. Au caractère plus scientifique des cartes continuent de se mêler des enjolivures tirées de la mythologie grecque et représentant les saisons, les 4 éléments ou les signes du zodiac.

D’autres symboles y sont représentés: des navires avec des pavillons et les noms de baptême des territoires conquis dans les langues des conquérants européens: ils véhiculent une volonté d’affirmation politique.

Selon B. Harley chaque carte doit être déconstruite car elle recèle en elle-même des idéologies (militaire, politique, touristique):

1.    La carte est un langage: ce que l’on y met et omet a un sens.

2.    La carte est une iconologie: beaucoup de symboles véhiculent des idéologies.

3.    La carte est un produit social: elle représente, voire isole en faisant ressortir un groupe d’individus qui s’est approprié un territoire (par un cadastre).

Si on possède les cartes et les cartographes on détient le savoir et donc le pouvoir. Les représentations cartographiques deviennent subjectives: cartes impérialistes, de propagande, d’oublis ou de falsifications à des fins stratégiques, omphalo-géographiques.


2. Une géographie scientifique aux XVIIIe et XIXe siècle à travers de grands auteurs (philosophes, explorateurs, géographes). De la géographie des voyages à la géographie de l’Etat et des colonies. La géographie allemande et la montée de pangermanisme.

La géographie et les Lumières

De Descartes (1596-1650) à la fin du XVIIIe siècle

Descartes introduit la notion de causalité entre les phénomènes (qu’il appelle « préceptes »). Sans parler de « système » il affirme que tout précepte peut s’expliquer par ces liens avec d’autres préceptes. Ainsi, par la dissécation de ces préceptes, on arriverait à expliquer tous les phénomènes. Cette idée nouvelle est le point de départ de la science moderne.

Conception administrative de la science:

Cette approche scientifique permet au niveau de l’administration des territoires:

1.    d’établir des modèles prédictifs à partir des recensements statistiques

2.    d’optimaliser les surfaces administrées en découpant les territoires en unités administratives selon différents critères (historiques, économiques, géographiques). F Rév. française crée préfectures et sous-préfectures; l’Allemagne cherche à réunifier ses 300 Etats germaniques.

La représentation cartographique de ces découpages est rassemblée dans des atlas.

Conception naturaliste de la science:

Il s’agit de « mettre de l’ordre cartésien dans le monde »que l’on découvre. Il s’agit surtout du continent africain et des montagnes. On classe les plantes, animaux et minéraux (Linné, Buffon) que les navigateurs ramènent des pays exotiques (Bougainville).

Cette nature que l’on découvre émerveille la littérature et c’est la naissance du courant romantique (Rousseau).

A l’école on apprend la géographie par des comptines et on récompense l’élève par des petites images coloniales.

On n’oublie évidemment pas que les découvertes scientifiques servent des intérêts économiques.

2 auteurs de cette époque:

E. Kant (1724-1804): Professeur allemand essentiellement connu pour sa philosophie. Il enseignait cependant la géographie mais n’a jamais écrit d’ouvrage dans cette discipline. Son enseignement ne nous est connu qu’au travers des notes de ses élèves.

Kant affirme que toute science n’est pas objective mais qu’elle est fondée sur notre perception des phénomènes. Ainsi les géographes classent leurs découvertes selon des critères d’espace et de temps. Ce qui intéresse Kant ce n’est pas de classer des découvertes mais de trouver les raisons qui font que les phénomènes soient différents; tout en sachant que ses critères, sa vision sont également subjectifs.

 

A. Humboldt:            géographe-type de cette époque, homme de terrain qui est tout à la fois naturaliste, voyageur, scientifique, rationnaliste et politicien.

Naturaliste sportif qui observe, mesure et raconte ce qu’il fait. Des montagnes du sud de l’Allemagne il part en Espagne pour s’embarquer vers l’Amérique. Il vend ses récits pour vivre et se faire connaître; ces derniers sont construits autour des 4 éléments terre, air, eau et feu.

Scientifique: de retour d’Amérique du Sud il s’installe à Paris, capitale de la science où il rencontre des chercheurs connus de l’époque. Il invente les isothermes, l’époque géologique jurassique, explique les orages magnétiques, découvre les vertus d’engrais du guano. Curieux de tout il établit des liens entre ses connaissances et parle de « systèmes ».

Rationnaliste: il rejette le romantisme qui découle du naturalisme en affirmant qu’il n’y a rien de scientifique.

Politicien médiatique: il partage les idées de libertés individuelles et s’insurge contre l’esclavage. Tantôt il loue l’Amérique libre, tantôt il critque ses colonies. C’est le 1er savant qui acquière une notoriété dans les médias de son temps: les hommes politiques cherchent à s’adjoindre ses services. Il passera les 25 dernières années de sa vie à écrire son « Cosmos ».

 

A partir de Humboldt on éprouve le désir de « raconter le monde » d’une autre manière, tout en conservant la démarche scientifique. Avec sa « Théorie des espèces » Darwin influence fortement l’esprit scientifique du XIXe siècle.

 

F. Ratzel (1844-1904): Naissance du pangermanisme, ou quand l’idéologie s’approprie la science.

Influencé par Darwin il publie une thèse « Les destinées du monde organique ». Parallèlement il s’adonne au journalisme en étudiant l’immigration chinoise en Californie.

Son but:        Darwin ayant relever et expliquer des critères de localisation des espèces animalières et végétales, Ratzel cherche à appliquer les mêmes critères de localisation chez les hommes. Il étudie les rapports Nature Û Homme en se posant la question si les activités humaines ne seraient pas influencées par le milieu.

De retour à l’université de Leipzig il fonde un nouveau courant de pensée:

Le déterminisme:     L’homme est déterminé par le milieu dans lequel il vit et doit se développer. Pour permettre son développement chaque société doit s’étendre sur son espace vital.

Son anthropogéographie distingue:

1.    Les peuples de nature (Naturvölker): qui vivent dans des régions pauvres et dont les contraintes d’adaptation et de survie dans ces milieux ne leur ont pas permis de se développer.

2.    Les peuples de culture (Kulturvölker): vivant dans des régions riches et qui ont pu se développer.

Les peuples de culture doivent venir en aide aux peuples de nature en les colonisant.

Le déterminisme ratzelien se répand rapidement depuis Leipzig et deviendra la pensée dominante à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

Emergence du pangermanisme:

Mots-clé:            espace vital, culture, domination

Uni par une même langue et composant un peuple établi sur un territoire homogène le peuple allemand se considère comme un peuple de culture qui doit se développer sur tout son espace vital. De l’anthropogéographie Ratzel dévie sur la géographie politique en définissant l’espace vital allemand: il applique le principe de domination d’une espèce humaine que Darwin a démontré pour les espèces animales et végétales.

 

E. Reclus (1830-1905):            La réaction anarchique au déterminisme allemand

A 11 ans il quitte Bordeaux à pied pour s’inscrire à une école à Koblenz. Initié à la théologie et destiné à devenir pasteur il préfère la géographie et la politique et quitte Koblenz pour Paris.

Après avoir participé au coup d’état échoué de 1852 il s’exile pour l’Angleterre, prend un bateau vers USA et finalement continue sa route jusqu’en Colombie où il devient paysan. Il y fait faillite et revient en France où, maîtrisant plusieurs langues et très érudits, participe à la rédaction des guides « Joanne » (futur « Hachette ») pour gagner sa vie.

Toujours politicien il est communard en 1871. Condamné au bagne il s’exile en Suisse dans le Jura neuchâtelois où il y rencontre plusieurs réfugiés politiques gauchistes. Ensemble ils fondent un mouvement politique appelé « Anarchie ».

Sur demande de Hachette il consacre 20 années à l’élaboration de sa « Géographie universelle »: 17’800 pages et 4’300 cartes. Il publie également « L’homme et la Terre » en 5 volumes.

Sa constatation: La postérité des uns amène la déchéance des autres. Il parle de « demi-civilisation » tant que des peuples en domineront d’autres et que des individus seront plus ou moins opprimés par le capitalisme. Il considère le développement du capitalisme comme un progrès mais également un régrès.

Reclus n’est pas marxiste car il considère que l’homme est libre et pas déterminé par une classe (F anarchisme). Il se dit « communiste libertaire »: « J’ai voyagé dans le monde en homme libre ».

Sa géographie universelle, mélange de géographie et de politique, prophétise les drames de la 1ère partie du XXe siècle et les problèmes d’après-guerre.

Elisée Reclus sera redécouvert dès 1950.


3. La géographie régionale au début du XXe siècle: les découpages du monde. La nouvelle géographie: une géographie scientifique et humaine.

La géographie régionale

Paul Vidal de la Blache:            La réaction française au pangermanisme

La pensée dratzienne s’est imposée à son époque car elle mélangeait des contingences scientifiques et des contingences idéologiques au goût du jour.

Après la défaite française dans la 1ère guerre franco-allemande (1871) un rapport officiel du gouvernement français attribuait cette défaite à la géographie: au contraire de l’Allemagne la France est un pays hétérogène uni que par son histoire.

On cherche dès lors à donner une justification géographique à la France.

Vidal de la Blache, professeur de géographie, s’attèle à la tâche et crée un nouveau courant de pensée en réaction au déterminisme allemand: le possibilisme.

Le possibilisme:     Le milieu ne détermine pas les sociétés humaines mais leur offre des possibilités face auxquelles l’homme peut faire des choix qui influent le développement. Ainsi l’homme est maître de ses choix face aux possibilités qui lui sont offertes par la nature (exemple du développement des 2 côtés du Rio Grande, future frontière entre USA et Mexique).

La richesse d’une nation réside dès lors dans sa diversité et c’est l’exploitation humaine de ces diversités qui fait la richesse du pays (la France est diversifiée, l’Allemagne est homogène!). Cette conception se rattache également à Darwin mais son interprétation diffère.

En 1903 Vital de la Blache édite un « Tableau de la géographie de la France »: c’est une analyse des régions françaises qui ont su tirer profit de leurs richesses diversifiées et dont l’unité se fait autour d’un genre de vie français (modèle politique).

La nouvelle géographie

Les victoires alliées des deux guerres mondiales entraîneront un redécoupage politique selon le possibilisme de Vidal de la Blache. La chute des empires coloniaux verra la naissance de pays « fédéralistes » plus ou moins cohérents et soudés.

Le possibilisme aura pris le dessus sur le déterminisme géographique à partir de la 2ème moitié du XXe siècle.

Mais la visions de Paul Vidal de la Blache devient dépassée par la globalisation mondiale.

Il va falloir trouver de nouvelles solutions à l’heure où l’on entre dans le 3ème millénaire...