Histoire des pensées sociales
Histoire économique par C. Perrenoud
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Lecture obligatoire:
- Fernand Braudel, Ecrits sur l’histoire,
éd. Flammarion, coll. Champs
I. De la description à la mesure des faits
sociaux: la statistique allemande et l'arithmétique politique
I.1 Les grandes conceptions de l'histoire
depuis l'Antiquité
* Hérodote: il expose ses recherches dans ses
Istoriè[1]. Il se veut l'historien des guerres médiques
mais il n'est pas à proprement parler un historien. Il est surtout un grand
curieux des moeurs exotiques, un amateur de légendes et de mythes. Sur les 9
livres de ses Istoriè, 4 sont dédiés à la description des peuples non-grecs.
Hérodote est un reporter, il va sur le terrain, il enquête, il questionne et il
rapporte tout ce qu'il voit et entend scrupuleusement sans être critique et
sans vérifier ses sources. En cela il est plus un fabulateur et un conteur. Thucydide
le classe comme un logographe, c'est-à-dire un conteur d'histoires.
* Thucydide [460-395]: il est le premier à
faire une histoire qui est autre chose qu'une narration plaisante. Avec lui,
elle devient une science positive, méthodique, rationnelle. Elle cherche la
vérité. Pour Thucydide savoir historiquement c'est savoir clairement, il
n'existe donc de science historique que du présent. Il décrit les guerres du
Péloponnèse quand elles se produisent et il ne se tient qu'à la réalité des
faits. Thucydide va servir de modèle aux historiens du 19ème siècle qui se
veulent tout comme lui rationnel et objectif.
* Dans la Rome antique, l'histoire devient
une branche de la morale qui par sa narration très précise et ses choix dans ce
qu'elle doit raconter veut édifier le peuple. Outre ce premier objectif, elle
en a un second, celui des biographies et des annales. Pour les Romains,
l'histoire était un genre littéraire et ceux qui devaient présenter des modèles
étaient les orateurs.
En général, l'Antiquité a une vision de
l'histoire qui est régressive et cyclique. Il y a un cycle complet des régimes
politiques qui se suivent de manière naturelle pour finalement revenir à leur
point de départ. Chez les Romains:
|
1. monarchie |
|
2. tyrannie |
|
3. aristocratie |
|
4. oligarchie |
|
5. démocratie |
|
6. démagogie |
Bien gouverner dans l'Antiquité signifie
avant tout ralentir la décadence naturelle des systèmes politiques.
* Le christianisme va rejeter le système
cyclique et va lui substituer une conception providentialiste. Il y a une
affirmation que l'histoire à un sens et que son aboutissement est le Salut du
monde. Il s'agit donc de mettre en perspective sur cet axe les événements pour
montrer le sens de l'histoire d'où l'importance que prend la chronologie
pendant le Moyen-Âge. L'histoire médiévale, qui prend la forme des
hagiographies et des annales, a pour objet la morale et l'édification. La
dernière histoire universelle se trouve avec Bossuet.
A la Renaissance on commence à parler
d'études d'historiens. Ce métier devient une passion universelle. On rejette le
surnaturel et on remplace la foi par la raison et l'argument d'autorité par la
critique textuelle. L'homme redevient la mesure de toute chose. L'histoire va
s'affirmer comme une discipline autonome et elle se donne les moyens de devenir
érudite.
Jean Bodin [1530-1596] est le premier à
définir l'histoire comme une science humaine, "car c'est l'étude des
actions de l'homme à travers les sociétés". C'est l'homme qui importe
dorénavant. L'histoire est une science car elle a ses lois qui la détermine.
Jean Bodin annonce Montesquieu car il tente d'expliquer la diversité infinie
par quelques principes rationnels et universels.
Le but de la science est de mettre de l'ordre
dans un chaos apparent en dégageant les causes profondes. Le scientisme de la
Renaissance va permettre l'éclosion de deux courants de penser, la statistique
allemande et l’arithmétique politique. De plus, à partir du 16ème siècle on
assiste à la montée en puissance des grands Etats européens qui nécessitent de
nombreuses informations pour pouvoir être gouvernés. Il faut donc connaître
l'Etat et sa puissance humaine car comme le dit Bodin: "il n'y a richesse
ni force que d'hommes". L'Etat moderne affirme l'importance accordée aux
hommes comme facteur de production. Ces idées prennent leur essor dans le
contexte de la découverte du nouveau monde, des échanges commerciaux et de la
révolution scientifique qui marque tout le 17ème siècle.
En 1600, William Gilbert publie un traité, de Magnete, et le dédie aux
hommes sans idées préconçues et qui cherchent la science non pas dans les
livres mais dans les choses. C'est la première profession de foi publique de
l'esprit scientifique fondé sur l'observation de la nature. Puisqu’on
s'intéresse aux quantités mesurées il y a un besoin d'instruments
mathématiques. Galilée: "la nature est écrite en langage
mathématique". Dans ce climat intellectuel, la connaissance de la
"richesse" des nations devient indispensable. On pratique donc le
recensement, qui est très ancien, mais dans le contexte de la formation des
Etats, du développement de la pensée politique et des techniques
administratives. Dans ce climat se développent deux courants de pensée qui se
trouvent à l'origine des sciences sociales.
I.2 La statistique allemande
La statistique allemande est une description
géographique et historique de l'Etat et de l'état du monde dont la Cosmographia (1536) de Munster
est un des précurseurs. La statistique allemande est essentiellement
descriptive, elle s'efforce de saisir et de décrire les caractéristiques et les
données économiques et politiques des Etats sans pour autant recourir à des
données chiffrées mais à une phraséologie éminemment descriptive. Hermann
Conring [1606-1681] est un des fondateurs de la statistique allemande qui
signifie la science de la constitution de l'Etat (Staat). Sa méthode est la comparaison systématique des Etats par
les 4 causes:
- matérielle: le territoire, les hommes;
- finale: les buts;
- formelle: le droit, les coutumes, la nature
du pouvoir;
- efficiente: tout ce qui touche à
l'administration, à la bureaucratie et à l'appareil judiciaire;
Conring rassemble tous ce qu'il y a de
remarquable dans un Etat ce qui signifie la possession d'un très grand nombre
de connaissances. Il utilise une méthode empirique, c'est-à-dire qu'il décrit
d'abord avant d'expliquer.
I.3 L'arithmétique politique
Le terme vient de William Petty [1623-1687]
qui décrit sa méthode en terme de nombre, de poids et de mesures. Il dit
lui-même, "[Je cherche] à me servir uniquement d'arguments donnés par les
sens et à ne considérer uniquement que les causes qui ont une base dans la
nature". Il veut appliquer aux sciences de l'Etat les sciences de la
nature. Il propose d'introduire la méthode scientifique dans les sciences
humaines. Mais il n'est pas le premier à avoir utilisé cette méthode. Il s'agit
de John Graunt [1620-1674] qui est le premier auteur à avoir écrit un traité
d'arithmétique politique en 1662. Ses observations sont une analyse des
bulletins de mortalité de la ville de Londres qui sont publiés et diffusés
hebdomadairement dès 1625. Il s'agit du relevé des décès survenus et de leur
cause. Graunt est parvenu à partir de ces bulletins à évaluer un grand nombre
de chose et à fournir 106 propositions et observations. De là, il invente le
premier tableau mathématique que nous connaissons bien que son tableau des
mortalités soit sans valeur.
Mais il apporte une nouveauté, celle de
porter un regard scientifique sur quelque chose qui regarde le divin, la vie.
Il montre qu'il existe des lois et des régularités dans des choses qui sont du
ressort du divin, Dieu lui-même est soumis à des lois. Son livre connaît un
succès immédiat et il est fondamental dans les sciences de l'homme parce qu’il
se base sur l'observation, la connaissance et la vérification et parce qu’il
invente la méthode scientifique qui
utilise le recours à l'abstraction mathématique pour montrer que des phénomènes
sont astreints à des lois. Il constitue l'acte de naissance de la statistique,
c'est-à-dire la présentation sous forme de tableau numérique de données
éparses. La statistique est le passage de la liste au tableau.
Sa démarche est véritablement scientifique
car il fait toujours subir un traitement critique aux données qu'il utilise.
Graunt est un ami de Petty qui est un des fondateurs de la société des
philosophes réunis au collège de Gresham. Graunt y est reçu en 1662. Les gens
qui y appartiennent se passionnent pour les sciences en général qui se basent
sur l'observation de la nature et sur l'expérimentation. En 1662, cette société
devient la Royal Society. Graunt et Petty sont indissociables car ce dernier
publie des ouvrages qui mettent en oeuvre la méthode crée par le premier. Ils
auront des continuateurs et des propagateurs de leurs travaux comme Gregory
King [1648-1712] et Charles Davenant [1656-1714]. King enquête en Angleterre et
en France pour démontrer, chiffres à l'appui, la supériorité de l'Angleterre[2]. L'idée de calcul va triompher au 18ème
siècle comme le résume cette phrase: "tout est réductible au calcul, il ne
s'arrête qu'à que ce qui est moral".
Le passage entre le 17ème et le 18ème siècle
se fait par le pasteur Johann Peter Süssmilch qui est l'auteur d'un traité de
démographie, L'ordre divin dans les changements du genre humain prouvé par
la mort et la propagation de l'espèce. Il veut montrer par une perspective
qu'il y a derrière la régularité de ces événements un ordre divin. Cet ordre
divin n'est perceptible que si on étudie les chiffres sur une très longue
période. Vers 1740, nous assistons à un développement important des études
portant sur le fonctionnement des Etats et sur les questions des populations
car il est subitement apparu l'idée que le monde était en train de se
dépeupler. Ceci devient une préoccupation majeure du 18ème siècle.
I.4 Théories et doctrines économiques
La Renaissance met en lumière deux choses; en
premier lieu, l'idée de l'Etat souverain et indépendant et en second lieu celle
de l'individu, citoyen et membre de l'Etat laïcisé. Autrement dit, la
Renaissance met au monde l'étatisme et l'individualisme qui vont se conjuguer
dans la doctrine économique de la Renaissance, le mercantilisme. C'est une
doctrine pragmatique orientée vers la conquête de la richesse puisqu'elle est
"la force des nations". La doctrine politique est dès lors axée sur
la nation et l'accumulation des biens dans la nation. L'Espagne est
thésauratrice, la France cherche à accroître son stock métallique en
développant l'industrie et en pratiquant une politique douanière très stricte
pour refuser l'entrée de produits étrangers, elle place dans les hommes la
richesse de la nation et l'Angleterre dont le mercantilisme est davantage
commercial et pour qui la navigation est le moyen le plus sûr d'accroître sa
richesse. Il y a donc différentes politiques mercantiles mais elles ont toutes
des points communs:
- apologie du travail et des échanges;
- extrême attention à la balance commerciale;
- volonté de puissance étatique;
- exaltation du travail manufacturier;
- populationnisme[3];
Cette politique qui privilégiait uniquement
le commerce et les transports à totalement négligé les agriculteurs et dès la
fin du 16ème siècle on assiste à une revalorisation de la production agricole.
II. L'historiographie et les pensées
économiques au 18ème siècle
II.1 La science historique au 18ème siècle
Le 18ème siècle est le temps des philosophes
et l'intention spécifique de l'histoire devient inséparable des idéaux
philosophiques. Les historiens furent pour l'essentiel des philosophes et tous
les philosophes se voulurent historiens.
II.1.1 Montesquieu
Dès les lettres persanes (1721), nous
voyons l'intérêt de Montesquieu pour l'histoire. L'histoire philosophique a
pour objet de dégager les causes générales des grands événements et de rendre
ainsi intelligible l'histoire. Il faut donner un sens aux événements. Cette
démarche sera celle des historiens du 20ème siècle qui contrairement à ceux du
19ème ne se contenteront pas de rapporter les événements majeurs et d'écrire
une histoire purement chronologique. Montesquieu cherche à expliquer la chute
de Rome par l'immensité même de l'empire, c'est-à-dire qu'il procède par une
analyse structurelle des événements. Il oppose à l'histoire narrative une
histoire explicative, autrement dit une histoire qui veut démontrer les
mécanismes, les causes et les déterminismes des phénomènes.
Montesquieu est aussi un sociologue car il
cherche à rendre compte de la diversité en remontant aux causes responsables
des événements singuliers et par sa typologie qui se situe à un niveau
intermédiaire entre la diversité et l'universalité. L'Esprit des lois est
l'ordre des choses sur lequel les lois[4] sont établies, en bref tout ce qui fait la
culture d'une nation[5], c'est-à-dire un certain style de vie que
les individus possèdent entre eux, c'est-à-dire des relations et des
interrelations[6] spécifiques. Il s'agit pour Montesquieu de
passer d'un donné incohérent à un ordre intelligible. Sa typologie donne du
sens parce qu’elle réduit à un type particulier un organisme.
Montesquieu est aussi philosophe dans la
mesure où il fait référence à des lois universelles de la nature humaine qu'il
voit comme intrinsèquement liée à la Raison. Ce sont ces lois qui sont
susceptibles de fonder un jugement de valeur. Cette Raison universelle est
caractéristique de la pensée du 18ème siècle, Montesquieu lui ajoute
l'observation des faits pour dégager des lois, une idée du 17ème siècle, qui
sont connaissables par la Raison. Il cherche à combiner le déterminisme de la
particularité sociale avec des jugements moraux universellement valables par sa
notion de loi naturelle. Cette notion d'Esprit général, le produit d'une
histoire ou le condensé d'un passée historique qui doit tout englober, est la
perception par Montesquieu d'une histoire qui se veut totale. Cette conception
de l'histoire appelle une redéfinition de l'histoire que Voltaire va mettre en
application.
Jusqu'au 18ème siècle, l'histoire était une
histoire politique dans une perspective chronologique. Avec le 18ème siècle,
c'est un appel à la nouvelle histoire.
II.1.2 Voltaire
Voltaire a une conception révolutionnaire de
l'histoire qu'il expose dans les nouvelles considérations sur l'histoire.
Pour Voltaire, l'historien doit cesser de s'intéresser aux rois et à l'histoire
politique pour étudier les fondements de la puissance et du déclin des nations.
Cette puissance repose sur l'économie et la démographie qui sont les deux
principes fondateurs du mercantilisme. Nous pouvons noter une évolution dans
les publications de Voltaire. En 1731, il écrit l'histoire de Charles XII
qui se situe dans une perspective très traditionnelle. En 1751, il écrit le
siècle de Louis XIV[7] où il commence à étudier le siècle dans son
économie et dans ses comportements. En 1756, il écrit son essai sur les
moeurs où il affirme la nécessité d'une histoire quantitative, économique
et des hommes, c'est-à-dire étudié l'homme dans les multiples aspects de la vie
sociale. Avec ce livre le champ historique s'élargit en abordant les
civilisations extra européennes et s’approfondit en prenant pour objet tout ce
qui à trait à la vie matérielle et culturelle des civilisations. L'essai sur
les moeurs est la première histoire générale des civilisations.
II.2 Les pensées économiques
William Petty, dont nous avons parlé plus
haut, fait la transition entre le mercantilisme et la pensée économique du
18ème siècle. Pour lui, la richesse se situe dans le travail et dans la terre,
"le travail", dit-il, “est le père et le principe actif de la
richesse et la terre en est la mère". Ce qui est nouveau ici c'est qu'il
présente les éléments essentiels de la théorie classique des facteurs de
production, c'est-à-dire le travail et la terre. Petty insiste sur le travail
comme créateur de richesse comme le fera Adam Smith mais il se distingue des
économistes classiques en ce qu'il estime nécessaire l'intervention de l'Etat.
Ce dernier doit empêcher toute hausse de salaire car si ce dernier augmente
alors les travailleurs travailleraient moins. Contrairement aux classiques qui
pensent que le souci de s'enrichir est l'aiguillon du travail.
II.2.1 Un précurseur: Boisguilbert
Boisguilbert [1646-1714] est un critique du
mercantilisme. Il pense que Louis XIV a ruiné le pays par les guerres et les
impositions fiscales et que le pays est dans une crise économique. Il pense que
cette crise est une crise de sous-consommation liée aux prélèvements étatiques.
Il propose donc de relancer la consommation en diminuant les impôts et
notamment en supprimant les douanes intérieures, les impôts de circulation et
en réduisant les impôts qui frappent directement les pauvres (la taille).
Boisguilbert n'est pas motivé par des
questions de justice mais d'efficacité économique. Il a compris que la
propension à consommer est inversement proportionnelle au niveau des revenus,
il est keynésien avant l'heure, pour lui, la reprise de la consommation doit
assurer au secteur agricole des secteurs élargis et des revenus plus grands et
continus. Il s'agit de stimuler les activités économiques et l'industrie en
premier lieu. Il pense que c'est à partir de l'économie agricole que l'aisance
doit se diffuser à travers la nation. Le revenu de la terre est le départ et
l'arrivée du circuit monétaire et pour que cette circulation se fasse librement
il faut permettre la circulation des marchandises et notamment des grains.
Boisguilbert est le précurseur des physiocrates et des économistes anglais
libéraux.
II.2.2 La physiocratie: François Quesnay
Le terme de physiocratie vient de physis, la nature, et de cratos, la puissance. La physiocratie
s'oppose au mercantilisme et à l'interventionnisme étatique. Il favorise
l'agriculture contre l'industrie et préconise le laisser faire économique. La
terre est seule créatrice de la valeur car elle est la seule à produire un
produit net, toutes les autres activités étant stériles puisqu'elles ne font
que transformer les biens sans les multiplier. L'idée centrale est que la terre
est la mère de tous les biens.
Le chef de file de ce mouvement est François
Quesnay [1694-1774], médecin, qui à la suite de la découverte de la circulation
sanguine va émettre l'idée de représenter l'économie comme un organisme avec la
richesse qui circule entre les classes qui sont interdépendantes car elles ont
une fonction spécifique. Il s'agit de la première représentation systématisée
de l'économie. Quesnay distingue trois classes fondamentales dans la vie
économique:
1. La classe productive. Il s'agit de
l'agriculteur qui crée plus de valeur qu'il n'en consomme;
2. La classe des propriétaires fonciers. Il
s'agit de la classe qui vit du surplus produit par la classe productive;
3. La classe stérile. Il s'agit de tous les
citoyens occupés à des travaux autres que l'agriculture, c'est-à-dire ceux qui
transforment les biens sans les produire;
Voici le circuit implicite de Quesnay:

II.2.3 Les classiques: Adam Smith, Thomas
Robert Malthus, David Ricardo
Commençons par une remarque générale, les
classiques pensaient que les lois économiques sont éternelles et universelles.
Le premier d'entre eux est Adam Smith
[1723-1790] qui écrit, avec sa recherche sur la nature et les causes de la
richesse des nations (1776), le manifeste du libéralisme. On y retrouve une
idée force du 18ème siècle, celle en la croyance en des lois naturelles, ces
dernières ne pouvant être que bonnes. Il y a donc un ordre naturel, un code de
la nature que l'homme n'a qu'à respecter pour atteindre le maximum de
bien-être. A la base de cet ordre naturel il y a, pour Smith, un comportement
naturel de l'homme qui le pousse à chercher à améliorer son sort, c'est-à-dire
qu'il y a chez lui une tendance fondamentalement égoïste, mais de cet égoïsme
naturel va ressortir l'harmonie collective. Pousser par l'aiguillon de
l'égoïsme, chacun va chercher à satisfaire les autres pour en tirer un certain
profit. A ceci vient s'ajouter la notion de marché qui vient récompenser ceux
qui sont le plus efficace avec l'aide de la main invisible de la concurrence.
Cette dernière va ajuster la demande à l'offre. Il s'agit de produire le moins
cher pour pouvoir vendre le plus cher.
Le marché implique la division du travail et
c'est l'efficacité de cette division qui va conditionner la croissance et
l'emploi. L'Etat n'a de seul rôle que celui de la défense nationale et de la
police. Ce raisonnement concernant la division du travail, ce dont dépend la
richesse d'une nation, peut être généralisé aux nations. Il y a des nations
plus aptes que d'autres à produire certains biens, il doit donc y avoir une
division du travail entre les Etats.
Les idées clefs de Adam Smith sont le
naturalisme, l'optimisme, le libéralisme et l'individualisme.
Thomas Robert Malthus [1766-1834] va prendre
le pas inverse de Smith dans son essai sur le principe de population en tant
qu'il influe sur le progrès futur de la société, avec des remarques sur les
théories de Mr. Godwin, de Mr. Condorcet et d'autres auteurs publié en
1798. Malthus est pasteur, il est envoyé en 1789 dans une petite paroisse où il
peut y observer la misère à laquelle il devient très sensible. Dans son premier
ouvrage, la crise, il pense nécessaire le développement d'un système
d'assistance publique. Son expérience personnelle l'amène à rejeter les thèses
optimistes de Smith. Son essai est d'abord un ouvrage polémique anonyme qu'il
publie contre l'optimisme ambiant des philosophes de son temps. Malthus y
critique les thèses de Condorcet et de Godwin qui croient à la perfectibilité
de l'homme. Il pense au contraire qu'à la place d'une société égalitaire en
progrès continu nous nous dirigeons vers une société de classes où les pauvres
seront condamnés à vivre au niveau de la subsistance. Il l'explique par les
lois de la nature, c'est-à-dire que les causes de la pauvreté sont des lois
inéluctables de la nature.
Malthus part de deux postulats:
1. L'homme ne peut pas se passer de
nourriture et il est nécessaire pour lui de se reproduire;
2. Le pouvoir multiplicateur de la population
est infiniment plus grand que le pouvoir de production de la terre;
Il ne sert donc à rien d'aider les pauvres
car la nature est ainsi faite. Que faut-il faire dès lors selon Malthus? Il
distingue deux voies principales, la première qu'il appelle le frein positif
est la guerre, la maladie et l'appauvrissement qui augmente le taux de
mortalité, la seconde c'est un moyen de freiner la croissance de la population
, le frein préventif, par le retardement du mariage notamment chez les plus
pauvres puisqu'ils représentent une menace pour la société en se reproduisant
le plus. Malthus a donc une vision foncièrement pessimiste, pour lui une
augmentation du niveau de vie ne peut être que passagère en raison des lois de
la nature.
La clef de voûte de l'analyse malthusienne
est la loi du rendement non proportionnel de la terre qui se situe aussi au
centre de la pensée de Ricardo.
David Ricardo [1772-1823] écrit un chef
d'oeuvre de l'analyse économique avec les principes de l'économie politique
et de l'impôt (1817). Il part d'une théorie de la valeur et distingue la
valeur d'usage et la valeur d'échange, il se demande alors qu'elle est la
source et la mesure de cette valeur d'échange. Il fait la différence entre deux
sortes de biens:
1. Les biens dont la valeur dépend de la
seule rareté, autrement dit ceux dont le travail ne peut pas être reproductible
comme les oeuvres d'art;
2. Les biens reproductibles par l'industrie;
Ces derniers possèdent une valeur d'échange
qui dépend de la quantité de travail employé à leur production, c'est la valeur
travail. Une autre question centrale sera celle de la valeur des denrées
agricoles et du rôle de la rente foncière. Ricardo y répond en affirmant que la
rente foncière est la proportion du produit de la terre versée au propriétaire,
donc tant qu'il y a des terres disponibles et de qualités il n'y a pas de
rentes. C'est seulement sous la pression démographique et lorsque l'on est
obligé de défricher des terres moins bonnes que la rente apparaît dès lors pour
les propriétaires des bonnes terres. Le coût ou la valeur des denrées agricoles
est déterminé par le coût de production dans les terres les moins fertiles,
autrement dit celles qui ne paient pas de rentes et où seul le travail investit
est le prix effectif. Ainsi le blé ne renchérit pas parce qu'on paie une rente
mais c'est parce que le blé est cher que l'on paie une rente, c'est la loi du
rendement non proportionnel. A cette théorie de la rente foncière s'ajoute la
théorie du salaire naturel.
Le prix naturel du travail dépend des besoins
de subsistance de l'ouvrier et de sa famille, le minimum vital. Le prix courant
du travail va dépendre de l'offre et de la demande, ce prix tend toujours à se
rapprocher du prix naturel mais sans jamais aller plus bas ce dernier et sans
dépasser la limite du premier.
Nous pouvons donner l'unité de pensée des
classiques. Il existe des lois naturelles qui régissent les niveaux et les
tendances de la production ainsi que sa répartition entre les salaires,
l'intérêt, la rente et le profit. Les principes fondamentaux de la doctrine
classique sont:
1. La loi des rendements non proportionnels.
Tout travail additionnel effectué sur une terre produit un rendement
décroissant (Ricardo);
2. Le principe de population. Sans frein la
population croît plus rapidement que les ressources de la terre (Malthus);
3. La théorie de l'accumulation.
L'investissement qui accroît le capital et qui permet le développement de la
production dépend du profit.
III Aux origines de l'histoire économique:
de Karl Marx à Ernest Labrousse
III.1 L'histoire triomphante
- L'histoire nationale et libérale;
- L'histoire philosophique (Tocqueville,
Michelet, Hegel, Marx);
- L'histoire positive;
Leopold von Ranke [1795-1886]
Charles Seignebos [1854-1942]
- Critique par l'école durkheimienne;
Le 19ème siècle voit un engouement pour
l'histoire que ce soit dans les domaines de la littérature, de la société
savante ou de l'université. Chateaubriand dit même que "tout prend
aujourd'hui la forme de l'histoire". En littérature il y a une mode
historique alors que les sociétés savantes multiplient les travaux historiques,
la création d'archives et la publication de documents, etc. L’université connaît
elle-même un engouement pour l'histoire comme le montre l'augmentation du
nombre de chaires d'histoire pendant le 19ème siècle.
L'histoire de cette première moitié de 19ème
siècle est une histoire nationale et libérale. Le courant historique majeur en
France est l'histoire de la bourgeoisie triomphante et la justification de la
Révolution Française en tant que lutte de classes avec des hommes comme Guizot
et Thierry et ce avant Marx. En Allemagne, entre 1830 et 1880, les historiens
s'engagent activement dans la lutte politique pour la création de la nation
allemande, d'où une histoire fortement politisée. Mais il y a aussi une
histoire philosophique.
Tocqueville en est un représentant avec des
notions comme les lois immuables qui fondent la société elle-même, l’incompatibilité
entre la démocratie et la liberté, la marche de l'histoire vers la démocratie
et l'idée que l'Etat centralisé a été libéré par la Révolution Française de
l'absolutisme. Voici deux raisons qui font de Tocqueville un historien;
premièrement il pense que pour comprendre le présent il faut regarder le passé
et deuxièmement il procède par une démarche historique de recueil de données.
Pour Hegel l'histoire donne aussi le sens et annonce une fin; Michelet y voit
le triomphe de la liberté et Marx la fin de l'aliénation. A la fin du 18ème
siècle, la philosophie éclairait l'histoire, au 19ème siècle c'est l'histoire
qui éclaire la philosophie.
L'optimisme des philosophes de la liberté est
ébranlé par les événements du 19ème siècle. Les historiens ont besoin d'un peu
plus de modestie et d’humilité. Une nouvelle méthode historique est énoncée par
Leopold von Ranke. Il pense que le but de l'histoire est de montrer comment les
choses se sont réellement passées, wie es
eigentlich gewesen. Ceci est possible car l'histoire existe en soi, elle
est donc accessible à la connaissance et l'historien doit enregistrer le fait,
c'est-à-dire produire une histoire passive sans interprétation. Il s'agit pour
von Ranke de fonder une histoire comme une science positive et objective.
Le travail de l'historien consiste à extraire
les faits des documents, soumis à la critique, puis à les organiser dans un
récit chronologique qui doit viser à la pleine objectivité et à la connaissance
de la vérité. Tout de ce qui se dit doit être vérifiable et étayé par des
sources, de plus il ne faut jamais juger et philosophé. Il s'agit d'une
histoire érudite qui donne une place considérable aux documents écrits, qui
veut utiliser tous les documents disponibles, c'est-à-dire restreindre au
maximum son champ d'analyse. L'histoire érudite est une histoire descriptive et
non pas explicative. Cette exigence d'impartialité appauvrit l'explication et
le récit historique n'est qu'un enchaînement de faits datés et localisés.
L'histoire est causale et chronologique.
Charles Seignebos est le maître à penser de
l'école positiviste française et de l'histoire universitaire. Il a publié en
1898 avec C. Langlois un manuel d'introduction aux études historiques
qui a été la bible pour plusieurs générations d'étudiants en histoire. Il
l'écrit à la suite d'une réforme de l'enseignement de l'histoire. L'histoire
positive utilise la démarche inductive fondée sur un empirisme absolu d'où
l'importance accordée aux documents écrits et l'attention exclusive apportée aux
faits singuliers. Cette conception étroite de l'histoire va être attaquée par
les sociologues de l'école durkheimienne. Pour les sociologues l'histoire est
un art fondé sur la narration des choses. François Simiand dit qu'il n'y a
connaissance que lorsqu'il y a des lois et il n'y a de lois que de ce qui est
collectif. Il y a confusion entre la cause contingente et la cause explicative.
III.2 Les origines de l'histoire
économique et sociale
III.2.1 Marx
Marx privilégie l'étude des structures, des
mécanismes dans un système globalisant. La science des sociétés devant être
cohérente, totale et dynamique. La recherche historique doit donc prendre un
caractère scientifique, c'est-à-dire qu'elle doit rechercher les liens
organiques entre les phénomènes.
Marx part du principe que penser
politiquement juste c'est penser historiquement juste d'où l'utilisation d'une
démarche récurrente, autrement dit on passe du présent au passé puis on revient
au présent du moment que le passé a été connu et analysé. Ainsi la société
bourgeoise éclaire la société féodale. Il introduit aussi la notion de
structure économique sous-jacente, autrement dit l'infrastructure détermine la
superstructure ce qui ouvre la porte à une histoire pluridimensionnelle. La
science sociale est la science du changement, de l'historique, du temps. Il lui
faut un modèle, un schéma théorique capable de tendre compte de la réalité des
faits. Il y a une conpénétration de tous les niveaux de la réalité économique,
sociale, culturelle, etc. d'où la nécessité d'un caractère pluridimensionnel
dans l'utilisation des méthodes et la recherche d'une unité de l'objet.
III.2.2 Du côté de l'économie
- L'école historique allemande
Friedrich List
[1798-1846]
Wilhelm Roscher
[1815-1894]
Gustav Schmoller [1838-1917]
Les économistes allemands contestent les
postulats de l'économie théorique anglaise qui est trop déductive selon eux. Il
n'y a pas de lois économiques universelles. L'école historique allemande entend
lui substituer une méthode fondée sur l'observation historique de la réalité
matérielle. Seule cette observation peut dégager les lois du fondement
économique qui sont différente selon les pays et les niveaux de développements
dans lesquels ils se situent. Le développement économique ne peut être analysé
grâce à une construction purement logique. A des situations économiques
inégales correspondent des lois économiques différentes. La meilleure méthode
est donc celle de la recherche des régularités et des différences. L'histoire
constitue un arsenal de faits grâce auxquels on peut modifier et vérifier les
modèles de l'économie politique. Cette méthode a été appliquée à l'analyse de
l'économie et a donné naissance à de nombreux travaux érudits et fondamentaux.
Dès ces débuts l'histoire économique ne s'est pas présentée comme une branche
de l'histoire mais comme une science auxiliaire de l'économie.
III.2.3 Le point de départ: les années 30
Il faut attendre les années 30 pour voir se
développer vraiment la recherche en économie et dans le social. Un de ces
précurseurs fut François Simiand [1873-1935] qui fut d'abord un sociologue de
la mouvance durkheimienne et qui se tourna ensuite vers l'économie. Il fait la
première analyse quantitative de la conjoncture en distinguant la conjoncture
courte et la conjoncture longue. Il écrit deux ouvrages fondamentaux en 1932 où
il met en évidence l'existence de phases dans la vie économique, ce sont les
fameuses phases A (d'expansion) et B (de dépression). Il montre les mouvements
cycliques de l'économie et les explique par les comportements des groupes
majeurs de la société. Pour lui, il n'y a pas dissociation de l'économique et
du social. Il donne la méthode aux historiens de l'économie comme Ernest
Labrousse [1895- ] qui fit la première analyse des conjonctures économiques.
C'est un historien qui passa aux sciences économiques pour revenir à
l'histoire. A la suite des ces penseurs ont voit un essor de recherche dans
l'histoire des prix.
Nous pouvons tirer quatre points:
1. L'application au passé de modèles
adaptables calqués sur l'analyse statistique des données quantifiables de
l'activité économique et sociale;
2. L'histoire du mouvement, du changement, de
l'évolution. L'histoire dynamique qui s'efforce de suivre la conjoncture, de
distinguer, de mettre en évidence les fluctuations économiques et parmi ces
fluctuations repérer celles qui sont des incidents ou celles qui reflètent une
évolution profonde du système;
3. L’histoire qui vise à être quantitative,
c'est-à-dire qui s'appuie sur des données chiffrées, sur les faits répétés;
4. L'histoire pluridisciplinaire,
c'est-à-dire une étude qui emprunte à une multitude de disciplines et qui
affirme son besoin des autres sciences de l'homme.
IV L’Ecole des Annales
IV.1 Position de l’histoire face à la
sociologie
- L’école durkheimienne et les “ trois
idoles de la tribu des historiens: l’idole politique, l’idole individuelle,
l’idole chronologique ”;
- Les objectifs de la Nouvelle Histoire:
multidisciplinarité, contre l’historicité, adhérer aux conditions de scientificité;
- Max Weber et l’exigence de la pratique
scientifique en science sociale;
Aux règles érudites des historiens Durkheim
oppose les règles de la méthode sociologique, c’est-à-dire repéré les faits par
la contrainte qu’ils imposent à l’extérieur. Cette explication des phénomènes
par le milieu sociale s’oppose à l’explication historique qui pense que la
cause du phénomène est à chercher dans un phénomène antérieur. Pour Durkheim,
la société est une réalité distincte en nature de la somme des réalités individuelles.
Tout fait social a pour cause un autre fait social et pas l’attitude ou le
comportement de l’individu.
La Nouvelle Histoire va aussi critiquer cette
histoire “ historisante ”. Il faut la sortir de la routine où elle se
trouve c’est-à-dire multiplié les approches du phénomène historique par la
multidisciplinarité. Il faut lutter contre l’historicité, autrement dit dénier
l’existence du fait historique brut en soi. Enfin, il faut adhérer à la
scientificité qui est définie par les sociologues, autrement dit faire de
l’histoire, non pas une science, mais une étude scientifiquement menée. Si
l’histoire reste la science de ce qui n’arrive qu’une fois alors elle ne peut
prétendre à l’être car elle n’intègre pas la répétition des phénomènes.
Weber se pose la question de savoir s'il y a
une différence de nature entre les sciences de la nature et les sciences
humaines ou si cette différence se situe seulement sur le plan de la méthode.
Pour lui, la science historique est une science rationnelle et démonstrative
qui ne vise qu’à des propositions de type scientifique soumises à confirmation.
L’histoire est une reconstruction sélective, cette sélection résultant du
système de valeur auquel se réfère l’historien. Chaque reconstruction doit être
sélective et référée sinon elle serait commandée par un système de valeur, elle
implique que l’observateur est déterminé par la société dans laquelle il se
trouve. Même si le chercheur est impartial dans son étude il est toujours
déterminé par son choix de système de valeur donc le critère de validité, de
scientificité sera de dire que ce qui est affirmé doit être vérifié et que le
chercheur ne doit pas projeter ses valeurs. De là on peut tirer trois
principes:
1. La connaissance est subordonnée aux
questions que nous nous posons de la réalité. C’est l’histoire problème. La
référence au passé nous permet de prendre des repères et une distance par
rapport au présent;
2. A mesure que l’histoire progresse et les
systèmes de valeurs changent nous nous posons de nouvelles questions, autrement
dit l’histoire n’est pas faite elle est toujours à faire et à refaire.
L’histoire en soi n’existe pas mais il y a toujours une histoire pour soi;
3. La constitution de l’histoire en véritable
science sociale passe par le choix d’hypothèses qui doivent pouvoir être
vérifiées. Le fait isolé ne signifie rien, le fait historique n’est pas donné
il est construit et intégré dans une série. Cette dernière met en évidence un
système de relation, d’évolution et de comparaison. Les relations et les régularités
pouvant expliquer cette série.
L’histoire a un objectif de plus que les
sciences sociales, elle est le banc d’essai, le laboratoire des autres sciences
sociales. La dimension temporelle de l’histoire lui offre des possibilités
d’expérimentation des hypothèses formulées par les autres sciences sociales
dans le temps.
IV.2 L’Ecole des Annales
IV.2.1 Période fondatrice
De 1929 à 1945, l’Ecole des Annales repose
sur la revue les Annales d’histoire économique et sociale. La revue est
fondée en 1929 par deux historiens strasbourgeois, Marc Bloch et Lucien Febvre.
Elle se réfère à une conception de la science historique qui est l’exigence
méthodologique de son objet et de son rapport avec les autres sciences. Jusqu’à
la guerre, le courant reste confiné dans le milieu universitaire
strasbourgeois. Mais peu à peu son réseau de collaborateurs et de sympathisants
s’est transformé en une institution universitaire sous la forme de la VIème
section de l’Ecole pratique des hautes études.
Bloch[8] [1886-1944] et Febvre [1878-1956] se font
remarquer par plusieurs travaux dont les rois thaumaturges (1924) du
premier, la terre et l’évolution humaine (1922) et un destin: Martin
Luther (1928) du second. La nouvelle revue se veut militante par le ton
polémique de ses articles, pluridisciplinaire par ses membres[9] et antidogmatiqeu par sa volonté de ne pas
assigner à l’histoire une théorie préétablie de la réalité.
IV.2.2 Les paradigmes de l’Esprit des
Annales:
- L’histoire problème;
- Une science globale: l’histoire totale;
- La longue durée;
- L’histoire sérielle;
L’histoire doit construire elle-même son
objet d’étude et ne peut échapper à un minimum d’élaboration conceptuelle
explicite. Il s’agit de passer de l’histoire récit à l’histoire problème,
c’est-à-dire que pour expliquer un problème il faut également conceptualiser
les objets de l’enquête, les intégrer dans un réseau de significations qui les
rend comparables. L’histoire doit “ inventer ” ses sources, les
reconstituer pour trouver des matériaux pertinents afin de répondre aux
questions que l’historien se pose.
Toute science de la culture est partielle par
définition, la référence à la totalité vient du souci de définir la réalité
sociale comme un “ fait social total ” [Mauss]. “ Bref, un fait
est évident: chaque science sociale est impérialiste, même si elle se défend de
l’être; elle tend à présenter ses conclusions comme une vision globale de
l’homme. ”[10]
Un des principaux paradigmes de la Nouvelle
Histoire est la longue durée ou plutôt la dialectique des temps de l’histoire.
François Furret dit qu’il y a un temps de l’horloge et qu’il y a un temps des
sociétés et à l’intérieur de ce temps des sociétés il y a un temps des faits
sociaux. Il s’agit là de l’apport majeur de Braudel aux sciences sociales. Plusieurs
notions clefs surgissent de la longue durée: les structures, les modèles,
l’histoire immobile et la dialectique du présent. Braudel introduit une
perspective pluritemporelle de l’histoire, l’événement lui-même étant relégué
comme épiphénomène de l’histoire. Nous voyons ici l’influence indirecte de Marx
qui a stimulé la recherche historique de deux façons:
1. Il la détourne de l’analyse descriptive
événementielle et ponctuelle pour la diriger vers l’étude des processus;
2. Il oriente l’histoire vers les conditions
matérielles des hommes dans le contexte global des sociétés. Il réintroduit
simplement l’existence des hommes dans l’histoire;
Il s’agit finalement de jeter à bas les
“ trois idoles ” de l’histoire[11]. De l’individu nous devons passer au groupe,
du politique à la structure économique et de la chronologie à la longue durée.
Ce passage nous oblige à entrer dans une histoire sérielle, quantifiée.
L’histoire sérielle[12] correspond à toute approche qui construit
les séries statistiques à partir de données homogènes repérées sur une longue
durée et comparables à des intervalles donnés et réguliers. Il s’agit d’un
changement profond dans la recherche et la critique des documents car la
construction consciente de ces derniers contraints les historiens à expliquer
leur démarche et à justifier leurs critères.
Nous avons assisté à des changements
irréversibles grâce aux Annales avec une nouvelle relation au passé et surtout
avec l’importance accordée aux problèmes de méthode. Enfin, les Annales sont
aussi importantes dans la place qu’occupent maintenant les historiens dans
toutes les sciences sociales.
V La dialectique de l’espace-temps:
Fernand Braudel
V.1 L’Ecole des Annales et l’assise
institutionnelle
V.1.a Les Annales, le support intellectuel
En 1933,
Febvre est élu au Collège de France et Bloch à la Sorbonne en 1936. Ces
deux événements permettent aux Annales d’obtenir une audience nationale et ce
jusqu’à la fin de la guerre sous diverses formes. En 1946, nous assistons à la
renaissance des Annales sous un nouveau nom: Annales, économie, sociétés,
civilisations. Febvre en est toujours le directeur mais il s’entoure d’un
comité de direction dont Braudel fait parti. A la mort de Febvre, en 1956, La
revue est reprise en main par Braudel qui lui donne une impulsion nouvelle en
augmentant son volume et son tirage et en changeant l’orientation de la revue
en l’ouvrant à d’autres disciplines comme l’anthropologie ou l’histoire des
mentalités. Cette ouverture tempère l’économisme dans lequel la revue était
tombée dans l’après-guerre.
En 1969, Braudel quitte son poste de
rédacteur tout en restant membre de la direction collégiale. A cette date, la
revue entend être plus que jamais à la pointe des progrès de la recherche, elle
s’ouvre donc de plus en plus aux sciences humaines, notamment à l’histoire
extra européenne, pour montrer la valeur opératoire de l’histoire comme science
du présent. L’apogée de la revue se situe en 1970, à partir de cette date elle
perd peu à peu de son audience à cause des ces sujets de plus en plus
spécialisés.
V.1.b La VIème section de l’Ecole pratique
des hautes études
La VIème section a été soutenue par Braudel
en 1947 avec l’appui financier de la fondation Rockfeller dont Braudel avait su
s’attirer les faveurs. Febvre en est le premier président et Braudel son
secrétaire. Malgré un départ modeste et quasiment artisanal, la VIème section
connaît rapidement un franc succès. Cette croissance a été en partie rendue
possible par l’apport financier américain mai surtout ce sont des hommes comme
Braudel qui lui ont donné sa place.
Braudel occupe une position centrale dans les
sciences humaines mais en marge de l’université et ce grâce au choix des
hommes, à la fixation des voies de recherches et la quête de fond qu’il
effectue.
V.2 Fernand
Braudel [1902-1984]: l’homme
Braudel est né en Lorraine, son père était
instituteur et il dit lui-même que s'il a choisi l’histoire c’était par pure
facilité. Il obtient sa licence à 21 ans et part enseigner à Constantine. Après
son service il retourne en Algérie et en 1927 il propose sa thèse à la
Sorbonne: Philippe II et la politique espagnole en Méditerranée de 1550 à
1579. Le sujet de sa thèse est entièrement politique et déterminé dans le
temps. Entre temps il rencontre Febvre qui lui dit qu’il doit changer la vision
de sa thèse et parler de la Méditerranée.
En 1935, il va au Brésil pour aider à la
création d’une nouvelle faculté à Sao Paulo avec Claude Lévi-Strauss. Il est
fasciné par les temps qui se juxtapose dans ce pays et développe le paradigme
de l’espace-temps. Il change donc peu à peu la perspective de sa thèse[13]. Il pense que l’approche du social ne peut
être que comparative et transversale, c’est-à-dire au travers de l’histoire. Si
le présent explique le passé le contraire est aussi vrai et si vous voulez
porter un regard neuf sur le présent il faut regarder dans le passé.
Son changement de perspective dans sa thèse
se produit aussi parce qu’il découvre beaucoup d’archives qui lui donnent la
possibilité de réaliser son objectif, peu à peu la Méditerranée devient le
personnage principal de sa thèse. En 1936, il est de passage à Paris et il pose
sa candidature à la VIème section à laquelle il est élu aussitôt. Il repart au
Brésil et rencontre Febvre sur le bateau. Braudel dit de cette rencontre
qu’elle a été une “ illumination ” pour lui.
En 1939, il retourne en France pour commencer
à écrire sa thèse. Il est mobilisé et fait prisonnier en 1940. Durant les cinq
ans de sa captivité il écrit et réécrit trois fois sa thèse sans aucunes notes
sur lui. En mars 1947 il peut enfin soutenir sa thèse: La Méditerranée et le
monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.
V.3 Fernand
Braudel: l’oeuvre
Sa thèse se fonde sur la notion
d’espace-temps[14]. L’espace c’est le monde méditerranéen,
constituant un monde en soi, qui au 16ème siècle perd son rôle de lien entre
l’Europe, l’Asie et l’Afrique au profit du lien transatlantique. Le temps
s’étage en trois moments:
1. Le temps immuable, immobile et invariant.
Il s’agit de l’histoire du temps géographique, du temps des structures, des
modes de production, des mentalités, etc.;
2. Le temps social des économies, des Etats,
des sociétés dans leur dynamique et dans leurs rapports conflictuels, le temps
à la dimension de l’homme;
3. Le temps événementiel. Il s’agit du temps
des crises, des batailles, des épidémies, etc.;
Sa thèse embrasse à la fois la géographie, la
société, l’économie, les mentalités, les batailles, etc. Son découpage ternaire
du temps justifie la thèse elle-même. Braudel: “ l’histoire que j’invoque
est une histoire neuve, impérialiste et même révolutionnaire, capable pour se
renouveler et s’achever de mettre à sac les richesses des autres sciences
sociales, ses voisines, une histoire, je le répète, qui a beaucoup changé, qui
s’est singulièrement avancée, quoi qu’en dise, dans la connaissance des hommes
et du monde, en un mot dans l’intelligence même de la vie. Je dirais une
grande, une profonde histoire. Une grande histoire, cela signifie une histoire
qui vise au général, capable d’extrapoler les détails, de dépasser l’érudition
et de saisir le vivant, à ses risques et périls et dans ses plus grandes lignes
de vérité. ”
V.3.1 La part du milieu
L’homme est au prise avec la géographie.
L’histoire traite de ce qu’ils ont tiré, transformés et fait du milieu.
V.3.2 Destins collectifs et mouvements
d’ensemble
L’analyse économique doit être d’abord
envisagée du point de vue de l’espace avec les problèmes de communication, de
transport et de circulation mais aussi en regard de la traite des métaux
précieux, des monnaies et du commerce.
V.3.3 Les événements, la politique et les
hommes
Braudel veut dépasser et distinguer
l’individu des forces sous-jacentes du temps social et du temps des structures.
Il veut effectuer une synthèse entre le politique et l’économique. Il va peu à
peu affiner et complexifier son analyse spatio-temporelle[15]. Les sciences sociales doivent confronter
leurs points de vue et l’histoire doit être leur langage commun.
L’article sur la longue durée est aussi une
réponse à l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss et à la construction
sociologique de Gurvitch. Le point d’achoppement est la thèse structuraliste de
la présence de structures invariantes et inconscientes dans la société,
l’histoire étant réduite à la seule observation des manifestations sociales,
autrement dit elle est incapable de modéliser quoi que ce soit. Pour Braudel,
la structure est descriptive des rapports fixe entre la réalité et les masses
sociales, ainsi les structures ne sont pas en deçà du réel elles sont dans le
réel.
En 1972, il abandonne la présidence de la
VIème section et laisse les Annales à des hommes comme LeGoff ou Le Roy
Ladurie. L’histoire prend dès lors un nouveau tournant avec des scissions avec
la tendance braudélienne de l’histoire, notamment avec des oeuvres comme faire
l’histoire (1974) qui représente une véritable rupture.
En 1979, Braudel publie son oeuvre majeure, civilisation
matérielle, économie et capitalisme, 15ème - 18ème siècle. Il y traite de
plus de quatre siècles d’histoire et ce en trois volumes qui sont une
représentation tripartite de la réalité avec dans le tome 1 le niveau
structurel, dans le tome 2 le niveau économique[16] et dans le tome 3 un niveau superstructurel
qui englobe les deux niveaux précédents[17]. Il part d’une double dynamique, celle de
l’extension de l’économie-monde à partir du capitalisme européen et celle que
l’histoire ne se comprend que si on prend une certaine hauteur[18].
VI Les anciens et les nouveaux territoires
VI.1 Les points forts de l’histoire
économique et sociale
VI.1.1 L’histoire économique et sociale
VI.1.1.1 Histoire des fluctuations
économiques: Simiand et Labrousse
Il s’agit de l’histoire de la conjoncture,
c'est-à-dire l’étude des fluctuations économiques repérables par les prix, les
échanges, les salaires, etc. Cette histoire se déroule sur un double registre,
le premier est celui des conjonctures courtes, les crises, et des mouvements
plus lents de l’économie et de son étude par les cycles (Simiand), le second
pose que sous ces deux temporalités il existe aussi un mouvement encore plus
lent, le cycle séculaire (Labrousse).
VI.1.1.2 Histoire de la production et des
échanges dans l’espace
Braudel;
Pierre Chaunu, Séville et l’Atlantique;
Frédéric Mauro, Le Portugal et
l’Atlantique au 17ème siècle;
L’histoire économique s’efforce d’intégrer
les enseignements de Simiand, de Labrousse et de Braudel. Ainsi on voit de
nombreux ouvrages traitant de la conjoncture des échanges dans l’espace,
surtout maritime d’ailleurs. On s’est aussi intéressé aux produits transportés
comme le sel qui était le pétrole de l’Ancien Régime. Notons aussi une
littérature importante sur les foires médiévale et de la Renaissance.
VI.1.1.3 Monographies régionales
Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis;
Pierre Vilar, La Catalogne dans l’Espagne
moderne;
Emmanuel Le Roy Ladurie, Les paysans du
Languedoc;
Il s’agit d’étudier le cadre régional dans la
longue durée dans une perspective globalisante intégrant l’économie, les
structures sociales et les contraintes démographiques. Il s’agit donc de
tentatives d’histoire totale. Notons aussi les travaux de Georges Duby sur le
Moyen-Âge.
VI.1.1.4 Histoire technologique
François Caron, Le résistible déclin des
sociétés industrielles;
Il s’agit de l’histoire de l’outillage de
production, de l’industrialisation, et des innovations. Il ne s’agit en aucun
cas d’une histoire des techniques puisque l’histoire technologique englobe les
dimensions socio-économique et culturelle et raisonne autour de la notion de
système technologique, c'est-à-dire le rapport entre les structures du pouvoir
et les choix technologiques et les contextes idéologiques et culturels dans
lesquels s’inscrivent les orientations technologiques. On se pose des questions
comme de savoir pourquoi une innovation arrive à un moment donné ou pourquoi
n’arrive-t-elle pas à s’imposer? Les innovations bouleversent à la fois nos
manières d’être et de vivre.
VI.1.1.5 Histoire des entreprises
- Banques et systèmes bancaires
Bertrand Gilles, La banque et le crédit en
France de 1815 à 1848;
Jean Bouvier, Le crédit lyonnais de 1863 à
1882;
Maurice Lévy Leboyer, Les banques et
l’industrialisation en Europe occidentale;
- Business history
Marc Gillet, Les charbonnages du nord de
la France au 19ème siècle;
François Caron, La compagnie des chemins
de fer du nord, 1846-1937;
La Business history est née dans les années
30 aux Etats-Unis dans les business school. Il s’agit à la base d’étude de cas
pour permettre de parfaire le fonctionnement des entreprises. Le mouvement se
développe dans les années 60 et 70 en Allemagne et en Grande-Bretagne mais il
est beaucoup plus tardif en France ou en Suisse, les entreprises ne voulant pas
ouvrir leurs archives aux historiens. Mais depuis les années 80 nous assistons
à une prolifération d’histoires d’entreprises.
VI.1.2 Histoire économique quantitative
VI.1.2.1 Mesure de la croissance des pays
industriels au moyen de séries longues de comptabilité nationale
Ph. Deane et W. A.
Cole, British Economic Growth, 1668-1959;
J. Marcewski et alii, Histoire
quantitative de l’économie française;
L’initiateur de ce mouvement a été Simon
Kuznets, il fait écho à plusieurs reproches des économistes envers les
historiens. Premièrement, ils reprochent à ces derniers de manquer de théories,
deuxièmement l’économiste pense que le but que devrait s’assigner l’historien
en tant que scientifique est de chercher des liens de causalité qui
expliqueraient tel ou tel fait historique, ceci impliquant le recours à une
théorie calquée sur un modèle.
L’histoire économique quantitative est la
formalisation logique entre des variables. Les hypothèses doivent être
explicites puisqu’elles définissent le modèle et ce contrairement à l’histoire
où les hypothèses sont implicites.
Dans les années 70 on commence à appliquer le
modèle de la comptabilité nationale. Kuznets lance une enquête internationale
pour reconstituer des séries longues de comptabilité nationale pour évaluer la
croissance des pays industrialisés.
VI.1.2.2 Etude des processus de croissance
et des disparités
Le point de départ de ce mouvement est le
livre de W. Rostow, les étapes de la croissance économique. Ce livre fort
contesté et contestable a au moins le mérite d’être heuristique. Rostow
distingue cinq étapes de l’évolution économique des nations:
a) Les sociétés traditionnelles;
b) Les conditions préalables au démarrage;
c) Le décollage;
d) Les progrès vers la maturité;
e) La consommation de masse;
Au coeur de la discussion se trouve la
datation précise de la période du décollage. Pour Rostow, la condition
nécessaire à ce dernier est le doublement du taux d’investissement en fonction
du produit intérieur, ce qui lui permet de placer chronologiquement les pays en
fonction de leur take off. Il énonce ainsi une histoire comparative mondiale mais
ses intentions politiques sont de montrer l’existence de société moderne et
prémoderne et d’une scission afin de justifier l’avance des pays riches sur les
pays du tiers monde par leur décollage plus rapide. Pour finir il estime que
l’état de ces derniers n’est en aucun cas la faute des premiers. Ce mouvement
justifie également les politiques de rattrapage conseillées, imposées aux pays
“ retardataires ” par des organismes comme le F.M.I. ou la banque
mondiale.
Le rôle de frontière de la Révolution Industrielle
se voit ainsi renforcer et elle apparaît comme une innovation. Ceci ne laisse
plus le choix aux pays en voie de développement que de suivre la même voie en
installant ce que l’on appelle une proto-industrialisation.
VI.1.2.3 La New
Economic History ou cliométrie
R. W. Fogel, Railroads
and american economic growth, essay in econometric history;
Il s’agit d’une économie rétrospective et
d’une méthode contrefactuelle, dont les fondateurs sont Robert W. Fogel et
Douglas North, qui est une rupture complète avec l’histoire économique
traditionnelle.
La question centrale de l’histoire économique
et du développement économique est désormais de rendre compte des institutions
économiques et politiques qui créent un environnement économique induisant un
progrès, c'est-à-dire qui permet la croissance. Leur méthode consiste à
vérifier si les conclusions formulées antérieurement présentent des
incohérences et d’élucider les présupposés implicites qui les sous-tend.
Pour cela on construit des hypothèses sur les
rapports de causalités explicitant les relations entre les variables d’un
système économique et on les insère dans un modèle dont on va tester la
validité au moyen de l’économétrie.
Fogel, dans son livre, met en cause
l’hypothèse selon laquelle les chemins de fer avaient été nécessaires à la
croissance des Etats-Unis. Il construit dès lors une hypothèse contrefactuelle
pour voir si la croissance du produit national sans les chemins de fer aurait
été plus grand qu’avec. A partir de ce modèle, Fogel est parvenu à chiffrer à
moins de 5% l’effet des chemins de fer, c'est-à-dire qu’ils n’ont pas contribué
de manière importante à la croissance américaine et que le facteur déterminant
de cette croissance se trouve dans les petites innovations techniques. L’hypothèse
contrefactuelle en elle-même a déjà été énoncée comme moyen nécessaire à la
connaissance par Max Weber.
Fogel dans Time on the cross, étudie
le système esclavagiste américain et montre qu’il ne s’agit pas d’une simple
scorie inefficace de l’histoire précapitaliste mais bien un système économique
rentable qui a été éliminé uniquement pour des raisons politiques et
humanitaires.
VI.1.3 L’histoire sociale
VI.1.3.1 Etude des groupes sociaux et de
la stratification sociale
Adeline Daumard, La bourgeoisie parisienne
de 1815 à 1848;
Jean Nicolas, La Savoie au 18ème siècle.
Noblesse et bourgeoisie;
Ernest Labrousse et Roland Mousnier sont des
penseurs qui ont joué un rôle très important dans cette discipline. Labrousse
parce qu’il lance, en 1955, une vaste enquête se proposant de dépouiller les
archives notariales pour pouvoir faire une étude des classes sociales. Cette
enquête montre que la société de l’Ancien Régime était structurée selon une
hiérarchie socio-économique définie par la fortune ou l’activité économique.
Mousnier pense le contraire, pour lui la société d’Ancien Régime était une
société d’ordre et non pas de classe, le prestige, l’honneur comptant beaucoup
plus que la situation économique.
VI.1.3.2 Monographies urbaines
Pierre Deyon, Amiens, capitale
provinciale. Etude sur la société urbaine au 17ème siècle;
Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au
18ème siècle;
J.-C. Perrot, Genèse d’une ville moderne,
Caen au 18ème siècle;
Ce programme d’étude de Labrousse a suscité
un nouvel intérêt pour la ville. Nous observons une multiplication de
monographies urbaines qui sont des études limitées à une seule ville.
VI.1.3.3 Urban
History
Paul Bairoch, De Jéricho à Mexico. Villes
et économie dans l’histoire;
Bernard Lepetit, Les villes dans la France
moderne (1740-1840);
A côté de ces monographies, il y a l’urban
history qui se propose d’étudier la mobilité sociale, le processus
d’urbanisation, les migrations, les réseaux, etc. au sein de la cité.
VI.1.3.4 Histoire de la classe ouvrière
Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux;
Michelle Perrot, Les ouvriers en grève;
Yves Lequin, Les ouvriers de la région
lyonnaise, 1848-1914;
VI.1.3.5 Culture populaire
Daniel Roche, Le peuple de Paris;
VI.2 Les nouveaux territoires
VI.2.1 La démographie historique
La démographie historique a connu un
développement extraordinaire dans ces 30 dernières années. Plus tôt que de
parler de démographie historique il faudrait parler d’étude des processus
d’évolution des populations. Il s’agit pour elle de répondre à des questions
angoissantes de notre temps comme la croissance démographique ou la remise en
cause d’un système qui a prévalu pendant 3000 ans en Europe, le système
patriarcal.
La problématique même de la population n’est
pas nouvelle mais dans le passé il n’y avait pas de réponse au fonctionnement
démographique. Par exemple, si le modèle malthusien était juste comment pouvoir
expliquer la croissance démographique en Afrique ou la baisse de la fécondité
en Europe. Ou encore, comment expliquer le baby boom? Il y a donc énormément
d’interrogations et de problèmes à résoudre et les réponses ne peuvent être
avancées qu’avec l’aide de l’histoire. Par exemple, on pensait que si on
baissait la mortalité infantile en Afrique on baisserait du même coup la fécondité
comme on croyait que cela était arrivé en Europe. Cependant, les études
historiques ont montré que cela ne s’était jamais passé ainsi et que cette
solution procédait d’une ignorance du processus réel ce qui impliquait son
échec.
Louis Henri a donné une grande impulsion à la
démographie historique en inventant une méthode de calcul permettant de mesurer
la fécondité des populations qui ne pratiquent pas le contrôle des naissances.
Il s’agit de la méthode de la reconstitution des familles qui a modifié fondamentalement
nos idées et notre connaissance des processus démographiques.
Le passé est donc un réservoir d’observations
pour les démographes afin d’expliquer et de comprendre la situation présente.
Mais on n'explique rien en étudiant les simples processus d’évolution, il faut
dès lors s’insérer dans les phénomènes sociaux pour pouvoir commencer à
expliquer, c'est-à-dire qu’il faut élargir le sujet et procéder à l’éclatement
de l’histoire.
VI.2.2 L’anthropologie historique
Norbert Elias, La civilisation des moeurs;
Norbert Elias, La dynamique de l’Occident;
Norbert Elias, La société de cour;
Il s’agit de l’histoire des comportements et
des habitudes, de ce qui va de soi et qui ne fait jamais événement comme les
gestes, les rites, les pratiques, les pensées, l’hygiène, la pudeur, la pulsion
sexuelle etc.
L’anthropologie historique est dans un
domaine proche de l’histoire des mentalités qui consiste à explorer les
logiques qui commandent les comportements collectifs les moins volontaires et
conscients. Par exemple, l’hygiène est un conditionnement social et c’est
l’objet d’étude de l’anthropologie historique ou ethnohistoire qui veut étudier
au travers du quotidien le rôle des individus dans la société, ce rôle étant
une réponse comportementale d’un individu aux normes sociales.
Cette branche englobe un domaine extrêmement
vaste de l’histoire tous ces comportements, ces pratiques reflétant un système
de représentation du monde. Le but n’est pas tant de décrire simplement que
d’expliquer, de dégager la signification profonde de ces pratiques et les
mettre en relation entre elles et finalement les replacer dans le système
social. Il s’agit d’un lieu de rencontre entre les ethnologues et les
sociologues, à l’exemple de Norbert Elias.
Elias pense que la sociologie ne consiste pas
seulement dans l’étude des sociétés actuelles mais elle doit aussi rendre
compte de l’évolution de très longue durée qui seule permet de comprendre les
objets du présent. Ce qui est important ce sont les relations qui existent entre
les sujets sociaux, les liens de dépendance qui les lient les uns aux autres
dans une configuration sociale donnée. Ces liens engendrent des codes de
comportements originaux.
La configuration sociale peut être de taille
très diverse mais dans tous les cas les individus sont liés entre eux par un
lien de dépendance réciproque comme peut l’évoquer l’image du jeu d’échec. La
tâche du sociologue est d’identifier et de comprendre les différentes
configurations sociales qui se sont succédé au cours du temps. Elias distingue
trois rythmes d’évolution des sociétés humaines:
a) biologique;
b) sociale;
c) individuelle;
Nous pouvons faire un parallèle avec la
pensée de Braudel mais il faut remarquer que contrairement à ce dernier Elias
ne cherche pas à articuler ces trois temps ensemble. Il cherche à montrer
qu’aucune évolution des configurations sociales n’est perceptible.
Il y a deux approches pour l’étude des
configurations:
1. La socio-génétique qui vise à repérer les
mécanismes de formation et de structuration d’une configuration donnée;
2. La psycho-génétique qui décrit les habitus
psychiques produit par cette configuration sociale;
Ces approches se résumant dans un rapport
dialectique.
[18] “ Il faut voir grand sinon à quoi bon l’histoire. ” [Braudel].