Problématique de la décision. Cas pratique: Préhistoire de la crise des missiles de Cuba

La "semaine chaude" de la crise des missiles de Cuba est entre le 22 et le 29 octobre 1962, quand les États-Unis imposent un blocus sur l'île de Cuba suite à la découverte des missiles nucléaires offensifs. Le leader soviétique Khrouchtchev cède finalement. C'est le moment le plus proche d'une guerre atomique que le monde a jamais connu.

Pour analyser cette crise, on dispose de nombreux documents de l'"ex-com", le comité décisionnel américain, où les options (bombardement, invasion, blocus, négociations) sont discutées. On connaît bcp moins sur la bureaucratie de la politique soviétique. Pourquoi Khrouchtchev a-t-il décidé, entre février et septembre 1962, d'installer des missiles sur Cuba?

La "décision"

Sur le plan de l'épistémologie, "décision" veut dire "découper à partir d'un éventail de choix". Il y a une ambiguïté sur ce concept: Est-ce qu'on parle de l'option prise ou du processus intellectuel?

Il faut distinguer trois phases:
- la délibération
- le choix
- l'exécution

Quand on parle de la "qualité d'une décision", on parle souvent de la qualité de la délibération. Est-ce qu'on a définit l'objet/enjeu? Est-ce qu'on a définit les moyens et évalué les risques? Est-ce qu'il y avait une confrontation des points de vue? Est-ce qu'on a tenu compte du problème de la perception? Tout cela augmente la qualité de la délibération.

Un autre problème est de savoir qui a véritablement pris la décision. C'est souvent difficile à dire qui a eu le plus grand poids. Il existe des zones grises/occultes (i.e. lobbying). Souvent il y a aussi une fossé entre droit et réalité. Celui qui a arraché une décision n'en assume pas nécessairement la responsabilité juridique. C'est donc pas nécessairement une décision qui suit l'organigramme.

Types de décision: La décision instigatrice enclenche un processus, i.e. la décision soviétique d'installer les missiles sur Cuba. La décision réactive réagit à une décision instigatrice, i.e. la décision américaine en octobre 1962 d'imposer un blocus sur Cuba.

Les décideurs tendent à être rationnel, d'utiliser les moyens en fonction du but. Mais il n'y a pas d'algèbre dans les relations internationales; il y a toujours le poids de l'impondérable. Ce qui compte, en politique, c'est de réussir. Toute décision comporte un élément de l'hasard.

La position de Khrouchtchev par rapport à la guerre

Nikita Khrouchtchev est né en 1894. Berger, mineur, fonctionnaire du parti. Il est général dans la bataille de Stalingrad et devient le numéro 1 du PC de l'Ukraine après la guerre. Après la mort de Staline le 5/3/1953, il devient le 1e secrétaire du PC de l'URSS. Il faut des années pour consolider sa position.

Khrouchtchev est imprévisible; il prends souvent des initiatives personnels. Parfois il bouscule le politburo. C'est ce que Gorbatchev va appeler la période du subjectivisme. En février 1956, il a un discours secret devant le 20e Congrès du PC sur la déstalinisation. Il critique largement Staline et notamment ses purges. 

Dans la politique extérieure, il introduit, en 1956, la notion de coexistance pacifique. Conscient du danger des armes nucléaires, Khrouchtchev remplace la vieille doctrine que la guerre entre communisme et capitalisme est inévitable. Le communisme va montrer sa supériorité par d'autres moyens que par la guerre. En 1954, il dit que l'URSS aurait besoin d'un nombre minimum d'armes nucléaires pour sa propre sécurité. Il faut préparer la guerre dans l'espoir de l'éviter (dissuasion).

Khrouchtchev distingue trois types de guerres:
- Guerre atomique: Il faut l'éviter, dissuasion.
- Guerre locale: Elle doit être évitée dans la mesure ou elle risque de devenir une guerre atomique
- Guerre de libération: Elle a un caractère sacré, mais doit rester à l'intérieur d'un État. Les mouvements de libérations auraient automatiquement le support de l'URSS

La notion de "violence" change. Il faut survire à deux ou anéantir à deux.

Les relations sino-soviétiques: le traité de 1950

Partiellement à cause de la politique de coexistance pacifique, les relations sino-soviétiques se détériorent à partir de 1956. Avant, les relations sont, au moins par apparence, bonnes.

Le 14/2/1950, le traité sino-soviétique est signé à Moscou (plus tard aussi à Pékin). Ce traité a une validité de 30 ans et comporte un volet diplomatique, un volet financier et un volet économique au sens large.

Quelle est la perception de ce traité aux Etats-Unis et en Europe? On croit que la révolution chinoise (RPC, 1949, "loss of China") et le traité renforcent le camps communisme. En réalité, le traité conduit à une affaiblissement du camp communiste. C'est un traité méta-politique: La proximité idéologique pourrait laisser penser que rien pourrait écarter les deux puissances, qu'il y a une amitié éternelle.

Mais tout traité est un moment de cristallisation, un achèvement des idées. Il reste quand même indissociable du caché, du non-dit, du non-vue. Quelles sont les arrière-pensées du traité de 1950? En 1954, le traité est amendé lors de la visite de Khrouchtchev à Pékin. Les bases soviétiques en Mandchourie doivent être évacuées, et les sociétés mixtes doivent être dissolues. Finalement, on est plus généreux avec les crédits.

La négociation du traité sino-soviétique

Le 17/12/1949, Mao arrive à Moscou. Il quitte la Chine pour la première fois dans sa vie. Staline montre une réticence contre le leader chinois, qui est placé dans une dacha dans les environs et à qui on fait visiter des musées, etc. Staline voit aucune urgence de rencontrer Mao. 

Mao a seulement quatre ministres avec lui. Il n'y a pas de véritable négociation entre les deux. Ni l'un ni l'autre est capable d'écouter. Comment Staline pourrait-il comprendre Mao? La perspective de Staline est très restreinte, voyant uniquement ses seules certitudes. Un conseiller chinois dit que Staline a un horizon intellectuelle "astrale". "Il veut piéger avant d'être piégé" - méfiance. Staline ne tolère que ses débiteurs. Il ne peut pas parler d'égale à égale. Mao, de son côté, déteste sa situation de demandeur qu'il juge indigne. Il ne veut pas attendre qqc des "barbares russo-soviétiques". Il est aussi très méfiant et versatile.

Le 20/1/1950, le Premier Ministre Zhong-En Lai vient à Moscou pour débloquer la situation. Avec lui, 16 experts en mines, commerce, finance, sidérurgie, etc. Après des discussions laboureuses, le traité est signé. On laisse de côté les différences territoriales et frontalières (annexions des territoires chinoises par Aleksander II et Aleksander III). C'est le non-dit dans ce traité que la perception américaine et européenne ne réalise pas.

Les signes d'une disharmonie entre Chinois et Soviétiques

En 1945/46, deux missions américaines visitent la Chine nationaliste. Le futur premier ministre chinois offre une coopération aux Américains, sur une base de bénéfice mutuelle et sans inférence politique.

En 1948, Staline suggère un arrangement bipartite: le Nord de la Chine aux communistes, le Sud aux nationalistes.

Quand, en septembre 1949, le leader nationaliste Chiang Kai Tschek s'enfuie en Formose, l'ambassadeur soviétique l'accompagne. La Chine communiste cherche encore une fois le contact avec les Américains.

Dans une conférence syndicaliste pour l'Asie, le 1/10/1949, le délégué chinois dit que la voie chinoise pour écraser l'impérialisme est un modèle pour tous les peuples colonisés et sémi-colonisés. Par ce dernier mot, il entend les républiques soviétiques de l'Asie centrale comme le Kazakhstan, le Turkménistan, ...

Le gouverneur militaire et politique de la Mandchourie, Gano Kong, mène une politique personnelle sans respecter la hiérarchie du PC chinois. Il a des contactes avec Moscou et est considéré comme homme du Kremlin. Il signe des accords de commerce avec l'URSS. Dans son opinion, la Mandchourie pourrait devenir un État pro-soviétique, semi-indépendant. Donc au fond, Mao n'est pas un interlocuteur pour Staline.

Ce sont tous des indications qu'il n'y a pas du tout harmonie dans les relations sino-soviétiques.

Perception du traité par Pékin

On regarde l'URSS comme allié. Le traité est perçu comme bénéfique, c'est une aide chaleureux et désintéressée. Mais in officiellement on parle plutôt d'un mariage de raison. Les deux sont condamnés à se rapprocher à cause de leur proximité idéologique. Aussi faute d'une réponse positive américaine, il fallait se rapprocher de l'URSS. 

Quelque chose est mieux que rien (traité). Mais l'URSS a déjà négligé l'émergence de la RPC, une victoire du communisme acquis sans Staline. Arrogance, paternalisme soviétique. L'orthodoxie soviétique veut la soumission de tous les PC au PC de l'URSS. Ceci est inacceptable pour la RPC.

Il y a aussi la méfiance de la part des Chinois. Quand il s'agit de l'exploitation commune de certaines mines (pétrolier et uranium), le ministre chinois pour le commerce demande ouvertement si on peut faire confiance aux Soviétiques. L'URSS est une variante de l'impérialisme qui prêche l'anti-impérialisme. Il y a donc un danger de satellisation de la RPC.

Perception du traité par Moscou

Staline veut refuser pendant longtemps le succès du PC chinois, achevé sans lui. La preuve est l'ambassadeur soviétique, Panouchkin, qui quitte la RPC pour le Taiwan. L'URSS a toujours des problèmes avec les États communistes "construits sans eux", i.e. la Yougoslavie. Dans les yeux de Staline, une RPC trop puissante pourrait rivaliser un jour avec Moscou.

Les thèses de Khrouchtchev sur la "coexistance pacifique"

Les trois thèses de Khrouchtchev:

1) La guerre n'est pas inévitable.
La formulation en double-négation n'est pas un hasard. Une formulation plus directe aurait pu interprété comme un revirement de l'esprit révolutionnaire. Khrouchtchev veut re visionner, mais pas révolutionner, les relations Est-Ouest. Les Chinois vont quand-même taxer cette thèse comme une trahison des idéaux du marxisme-léninisme.

2) Il est possible d'accomplir la révolution sans recours directe à la force, mais par le jeu parlementaire.
Il pense notamment au deux grands partis communistes de l'Europe occidentale: F, It. Il espère qu'ils pourrait gagner des élections générales un jour. Les Chinois critiquent furieusement cette thèse.

3) Les voies vers le socialisme sont diverses.
Cette thèse donne satisfaction à la Yougoslavie. Les évènement de la Hongrie en 1956, ou 200'000 personnes trouvent la mort suite à l'invasion soviétique, montrent que cette thèse n'est pas plus qu'une édifice rhétorique.

Ces thèses montrent que Khrouchtchev ne pense pas qu'il faut changer l'idéologie, malgré quelques concessions. Il y a déjà une part de l'humanité qui est libérée, mais une autre qui reste en chaînes. Les concessions sont plutôt à expliquer par le fait de l'évolution technologique, notamment avec la bombe atomique. Khrouchtchev: "La bombe atomique ne connaît pas la couleur de la peau, elle ignore la notion de classes, elle ne peut donc être mise au service du prolétariat".

Discours de Khrouchtchev sur la déstalinisation

Le rapport de Khrouchtchev, qui inaugure la déstalinisation et la dite "coexistance pacifique", est un évènement message, traumatique et crise.

Khrouchtchev dénonce "les excès, les turpitudes, le sadisme et la brutalité" de Staline. Celui aurait fait des déportations massives et arbitraires, et aurait violé la légalité socialiste.

Son auditoire est éberlué par les mots de Khrouchtchev. "Et toi, camarade Khrouchtchev, ou était-tu?", demande un membre du parti, qui n'a pas le courage de se dénoncer par la suite, quand Khrouchtchev demande de savoir son nom. "J'étais ou tu es maintenant", réponds le Premier Secrétaire. 

Interprétation

En dénonçant le Stalinisme, Krouchtchev veut:

1) se réaffirmer contre la vieille garde stalinienne (Molotov, Karganovitch)
2) prendre un nouveau départ

Dans les yeux de M. Hammer, 2) est correcte.

Critique

Trop dit: Crédibilité en danger. Ere du soupçon.

Pas assez dit: Si on veut éliminer les racines du Stalinismes et tout l'entourage de Staline, il aurait fallu que Khrouchtchev lui-même démissionne.

Lénine a déjà dit que la silence est plus grave que l'erreur.

Le "Quotidien du Peuple" écrit le 5 avril 1956 que même si Staline a commis des erreurs, son oeuvre est un succès. Les Chinois ne sont, bien entendu, pas attaché à la personne de Staline, mais, selon eux, il faut préserver la figure du chef.

Manière de décision des Soviétiques pour installer les missiles

Les enjeux allemands et berlinois dans la décision

Un porte-parole de la RFA dit, en janvier 1962, que l'Union Soviétique s'employait, certes, à sauvegarder la paix, mais que que la RDA doit régler "certains problèmes nationaux". Dans d'autres mots: l'URSS n'a pas fait un effort suffisant pour régler la question berlinoise.

Un mois plus tard, Walter Ulbricht se rends à Moscou pour discuter sur Berlin.

En avril 1962, le ministre cubain des travaux publique se rends à Moscou.

Le 3 mai 1962, "l'observateur" (Politburo) signe un éditorial dans la "Pravda" qui témoigne un durcissement du ton des Soviétiques à propos de la "tumeur cancéreuse de Berlin".

Le 5 mai 1962, Khrouchtchev rencontre l'ambassadeur cubain à Moscou.

Le 26 mai 1962, les membres du Pacte de Varsovie adopte un ton corrosif et dur sur Berlin.

Le 28 mai 1962, un fonctionnaire proche de Khrouchtchev, Rachidov, est envoyé au Cuba pour étudier les problèmes d'irrigation. Lors de son retour, ils s'attarde à Moscou avant de regagner l'Ouzbékistan. Il est, en vérité, chargé d'analyser les aspects téchniques de la construction des rampes de lancement.

Le 2 juillet 1962, le Quotidien du Peuple dit être satisfait que l'URSS a finalement trouvé un moyen pour résoudre la question berlinoise. Donc la RPS est dans la confiance, malgré le début du schisme.

Le 8 juillet 1962, le ministre de défense cubain est à Moscou. Le commandant en chef des fusées stratégiques est relevé de ses fonctions. Ceci montre qu'il y a déjà une contestation vive au sein de l'armée.

En conclusion, on remarque l'importance de la question allemande dans la prise de décision; et que la décision férme de construire ces rampes au Cuba est déjà pris en avril 1962. A cette époque, Khrouchtchev est déjà fortement contesté au sein des forces armées.

Le but véritable de Khrouchtchev est double:

1) Echapper au système de détection américaine; déjouer les plans américains de riposte
2) Lier la solution de la question de Berlin avec la question des fusées au Cuba

La chute de Khrouchtchev

On a vu que Khrouchtchev a déjà des ennemis lors de la crise de Cuba. A la fin de 1963 s'ajoute le problème de la récolte catastrophique. Khrouchtchev est obligé d'importer du blé. Il envoie un membre de sa famille (népotisme) à Bonn pour demander un crédit. On parle de "trahison" de la question berlinoise.

Le 15 octobre 1964, le complot prends place. Khrouchtchev est arrêté est mis devant ses juges. Le monde apprends seulement que Khrouchtchev a demandé d'être relevé de ses fonctions en raison de santé. Souslov, le théoricien de ce coup, accuse Khrouchtchev avoir perdu la "modestie et la confiance".

Il est remplacé par une troika:

- Podgorny, chef d'Etat
- Kossigine, président du conseil
- Brejnev, 1e secrétaire du PCURSS